L’été des ratons

Cet été, j’avais plein de projets et d’ambitions : profiter de mes quatre semaines de vacances pour me reposer, faire du rangement, des travaux dans ma nouvelle maison, travailler à de nouveaux textes, préparer mon déménagement imminent…

Cet été, à la place, je suis devenue éleveuse.

L’été 2015 restera à jamais gravé dans ma mémoire et mon cœur comme l’été des ratons. L’été où, 7 ans après avoir été « papa » pour la première fois, 7 ans après quelques portées réussies (et beaucoup de portées ratées) toujours de loin, chez les autres, j’ai eu « mes » ratons, j’ai élevé « ma » portée. L’été où chaque matin, chaque soir, j’ai pris mon bain de ratons, les mains plongées dans le tas chaud de leurs petits corps doux, les mains lavées par leurs petits bisous, les poches et le décolleté remplis de leur énergie frétillante. L’été où j’ai vécu au rythme de leurs explorations, de leurs apprentissages, de leurs siestes, leurs repas, leurs moments de folie. L’été où je les ai parfois seulement regardés téter, dormir, sans les toucher, silencieuse, émerveillée. L’été où je les ai bercés, caressés, amusés, nourris, baptisés, photographiés. L’été où j’ai tremblé pour eux en me posant mille questions, j’ai ri en les voyant faire mille bêtises, j’ai râlé en triant mille photos floues. L’été où je pensais à eux à chaque instant et ne pensais qu’à rentrer auprès d’eux quand j’étais ailleurs, pour profiter de leur présence et de ma chance.

Alors bien sûr, ils ne sont pas nés chez moi, et n’y ont pas passé les 2 premières semaines de leur vie, mais j’ai eu le privilège de les voir grandir pendant un mois, à demeure, d’être entièrement responsable d’eux pendant tout un mois entier, 24 heures par jour. Et ça change tout. Parmi tous les ratons que j’ai contribué à faire naître, ils sont le plus proches de ce que je pourrais appeler « mes ratons », et dans mon cœur le resteront toujours un peu. Et ils m’ont offert de pouvoir prendre la mesure du fossé qui sépare la théorie de l’expérience, offert un nouveau regard sur l’élevage, peut-être le seul qui me manquait mais aussi, évidemment, le plus important : celui d’élever vraiment.

Après 10 ans de passion et une implication quasi quotidienne dans le milieu de l’élevage de rats domestiques, je me sentais préparée autant qu’on pouvait l’être, et j’arborais même déjà ici un logo me désignant comme « éleveuse » (ratouphile associée, précisément), tout en ayant toujours été un peu gênée de me dire éleveuse ou raterie, n’ayant pas de portée « à la maison ». Je ne renie pas l’intérêt d’avoir accumulé ces connaissances, ni rien de ce que j’ai pu raconter à ce sujet sans pourtant l’avoir vécu moi-même. Je vois aujourd’hui à quel point avoir absorbé toutes les expériences des rateries autour de moi par procuration, avoir lu, réfléchi, débattu avait été utile… et à quel point c’était insuffisant pour me dire éleveuse. Mes connaissances m’ont aidée à affronter les angoisses de mal faire et les situations inattendues, mais ne m’ont pas empêchée de me poser des questions, devant l’écrasante responsabilité, le devoir impératif de leur donner le meilleur départ possible dans la vie. Il y avait tellement de choses que je n’avais pas anticipées ! Connaître la réponse à une question est une chose. La mettre en pratique et être certaine de bien faire, en face de ces petites vies bien réelles et tellement dépendantes de moi, en était une autre.

Je comprends mieux désormais le désir de faire et refaire des portées et même l’intensité de l’activité de certaines rateries : le raton est une drogue ! Porter mes ratons dans mes bras, sur mes épaules, m’allonger avec eux sur le lit pour jouer, frotter leur poil doux contre ma joue et respirer leur odeur si douce (mais bon sang, qui a osé dire que les ratons sentaient mauvais ?!) est devenu un besoin physique. Je me levais en manque de ratons. La liste des « choses à faire » était bien vite oubliée devant ce besoin impérieux ; le temps et l’énergie dépensés, complètement anecdotiques devant la joie et le bonheur procurés par un après-midi en compagnie des ratons.

Puis vint le temps de les laisser partir, vivre leur vie ailleurs et rendre heureux d’autres personnes que moi.

Je pensais que je pleurerais le jour de leur naissance, cette naissance que l’on n’espérait plus, cette portée obtenue de haute lutte. Mais je n’ai pas pleuré. Je pensais pleurer en les prenant pour la première fois dans mes mains, mais je n’ai pas pleuré. On s’imagine pleurer à ce moment-là, quand on n’est pas éleveur, quand on n’est que papa de loin. On ignore alors que le moment le plus dur, le moment où l’on pleure, ce n’est pas la joie de leur naissance attendue, ni la première rencontre si émouvante ; c’est leur départ, après s’y être tellement attaché, le moment où l’on accepte qu’on ne les verra plus, on ne les touchera plus, on ne sera plus là pour les protéger. Faire adopter les ratons était une joie pour moi, quand elle était de loin et que je n’avais pas vécu avec eux. Les faire adopter après avoir été le témoin quotidien du début de leur vie fut un déchirement. La course aux covoiturages, la tension nerveuse d’être à l’heure et de ne pas craquer devant les adoptants m’a tenue pendant ces deux jours de départs par vague ; le soir, devant la cage désormais presque vide, tout est tombé sur moi d’un coup. Et j’ai pleuré.

J’ai compris que non, le naisseur du raton que je venais d’adopter ne pourrait pas attendre demain pour avoir des nouvelles de son arrivée. Que non, il n’avait pas eu le temps de faire « allez, une petite séance photo rapide ». Que cette photo dans mon appareil, ça serait bien de lui envoyer tout de suite, et pas « quand j’aurai le temps ». J’ai compris à quel point je me suis mal comportée parfois, combien certaines choses peuvent faire mal quand il s’agit de nos petits, une querelle pour une adoption, un raton que personne ne demande, combien ça blesse, même quand on « comprend », c’est tellement plus viscéral que cela. J’ai aussi compris que moi, et les « éleveurs » qui ne répondent pas aux messages de nouvelles, qui ne font pas de suivi et se moquent du devenir de leurs ratons, on est définitivement et radicalement irréconciliables… Je jugerai sûrement différemment les éleveurs autour de moi, désormais. Avec plus de compréhension sur certaines choses, peut-être encore moins d’indulgence pour d’autres, mais différemment. Je sais un peu plus qu’avant que dans certaines situations, « c’est plus facile à dire ». Mes ratons m’ont un peu changée. Ils ont donné une nouvelle dimension à mon engagement aussi, et renouvelé ma rage de ne pas baisser les bras. C’est plus concret, maintenant. Il se s’agit plus de se battre pour des idées abstraites, mais pour des vies plus réelles que jamais.

J’ai eu une chance extraordinaire d’avoir cette portée à la maison. Cela ne se reproduira pas de sitôt : je n’ai toujours pas l’intention d’adopter des femelles, et la situation était exceptionnelle, entre les vacances de Gaëlle (que je bénirai éternellement pour ce merveilleux cadeau qu’elle m’a fait), sans lesquelles je n’aurais jamais osé demander à prendre la mère et ses petits, et les miennes, sans lesquelles je n’aurais jamais pu avoir autant de temps à leur consacrer. C’est peut-être ce qui fait de cet été un été tellement exceptionnel : le premier et peut-être le dernier été des ratons. Il restera gravé en moi à jamais. Un fil unira pour toujours mon cœur et mes souvenirs à ces petites vies choyées et aimées inconditionnellement. Les savoir dans de bonnes familles m’apaise, avoir de leurs nouvelles me rassure, mais mon inquiétude et mon amour pour eux ne cesseront jamais tout-à-fait. Ils resteront un peu « mes ratons ». Les ratons qui ont fait de moi une éleveuse.

Je pourrai dire encore longtemps mon bonheur de les avoir eus à mes côtés, mais exceptionnellement, je laisserai une image se substituer à mes mots. Une simple trace d’un été si intense et exceptionnel, l’été des ratons.

decollete

À Ménehould, Radegonde, Scholastique, Caliméro, Crépinien, Hilarion, Ildefonse, Mathurin, Spyridon. Soyez heureux, mes petits, et vivez longtemps, ce sera ma plus belle récompense.

Il y a 5 commentaires !

  1. Luxury 9 septembre 2015 at 7:33 |

    qu’est-ce que c’est beau…

    petite larme quand même, à la toute fin en fait, après la photo…
    Parce que tu leur dédie cet article, certes mais tu leur a toujours dédié tellement… :'(

  2. Gogox 9 septembre 2015 at 8:17 |

    Un article bien touchant… : 3

  3. martine 9 septembre 2015 at 8:24 |

    C’est ça être mère !!!!!

  4. Dalka 9 septembre 2015 at 8:27 |

    Quel bel article ! Et la photo suffit d’elle même a décrire tout ce que tu ressens.. Sublime.

    Un vrai bonheur d’adopter chez toi. Tout ton amour et ton investissement, ça s’est senti dès l’arrivée du raton qu’il venait d’une maison ou cet animal est sacré !

    Merci pour tout ton devouement, longue vie au Capitaine et a son equipage !

  5. Gaëlle 9 septembre 2015 at 11:06 |

    Que dire… sinon que tu es la meilleure des mamans et que je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi dévoué. .. câlins petits plats super aire de jeux… et en plus plein de nouvelles et la prise en charge des aspects « administratifs »… et en plus réussir à copiner avec la reine Dido… ces petits ratons ont eu bien de la chance de prendre leur départ dans la vie à tes côtés. Cela restera toujours une très belle expérience pour moi mais oui c’est dur qu’ils partent tous. Mais ils seront si heureux aussi !

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