Mais tu vas pondre, oui ? Episode 1 : durée de la gestation et décompte

Il y a quelques temps, j’ai diffusé sur internet une petite « fiche » mémo sur les délais d’urgence à connaître pour détecter un problème de mise-bas chez une rate. Il me semblait que ces quelques chiffres pouvaient sauver quelques vies et je n’ai pris que le temps de les jeter sur une image qui avait quelque chance de devenir virale. La voici :842Comme c’est tout de même succint, je me suis finalement décidée à en faire une version longue pour préciser le sens de ces chiffres, d’où ils sortent, et vous aider à avoir les bonnes réactions et les bons gestes en cas de problème. Et pour bien faire les choses, je me suis aperçue qu’il fallait un peu de place : c’est donc une série de trois articles que je vous propose, sur la durée de la gestation (et comment on compte ces fichus jours), la mise-bas normale (parce qu’il faut savoir comment ça se passe normalement pour reconnaître que ça ne se passe pas normalement) et enfin la mise-bas à problèmes, qui permettra d’éclairer ces chiffres et d’apprendre les bons gestes pour sauver votre rate.

Des piquets et des intervalles

En préambule et avant de parler de choses sérieuses, je voudrais faire le point sur la durée de la gestation chez la rate, et la manière de compter les jours.

Bien sûr, il existe plusieurs conventions possibles (le choix de démarrer à zéro ou à 1 n’est qu’une convention, et ne change pas la durée en nombre réels de jours, mais c’est évidemment source de confusion). De surcroît, ces conventions ne sont pas toujours explicite entre les instants (« lundi à 20 heures ») et les durées (« pendant le huitième jour ») : alors J8, c’est tout le huitième jour, pendant 24 heures ? ou c’est le début ? ou la fin ? Je sais, ça file la migraine. Pour clarifier ça, je vais choisir une convention qui me semble simple (et majoritairement partagée) et illustrer tout ça pour en finir avec les piquets et les intervalles.

Il est de coutume en France de considérer que la première saillie (première fois que le mâle monte la femelle) marque le début de la gestation. Dans cette convention, le moment de la saillie est l’instant (le « piquet ») J0. Entre le piquet J0 et le piquet J1, c’est le premier jour de gestation (il s’agit d’un intervalle cette fois, d’une durée de 24 heures). Au piquet J1, un jour entier (« révolu ») s’est écoulé. A l’autre extrémité de la gestation, de la même manière, le piquet J21 correspond à 21 jours révolus de gestation, et le 22e jour de gestation se déroule « entre » J21 et J22. Et tout au long de la gestation, en notant n n’importe quel nombre entier entre 0 et 24, le piquet Jn correspond à la fin du nième jour. Les « piquets » sont toujours à la même heure : si vous avez observé la première saillie à 20 heures (J0), il se sera écoulé un jour entier le lendemain à 20 heures.

Parce que ça va toujours mieux avec un petit dessin, l’illustration de cette convention pendant la première semaine de gestation :timeline3Durée de la gestation

Sur la question de la durée de gestation, les auteurs et les sources ne s’accordent pas tous : en France, la fourchette de 21 à 23 jours s’est imposée dans l’inconscient collectif ; mais Helen Dean King fixe très précisément la durée de gestation de ses rats albinos (qui n’étaient pas encore la souche Wistar) dans un intervalle « de 21 jours et 15 heures à 22 jours et 16 heures », l’ARFMA aux Etats-Unis donne une fourchette de 19 à 22 jours, les vétérinaires apprennent à l’école qu’elle peut durer jusqu’à 24 voire 25 jours, tandis que la NFRS britannique annonce que la gestation peut durer jusqu’à 28 jours ! Comment expliquer ces différences, et que faut-il retenir ?

D’abord, il y a la manière de compter le top départ. Chronologiquement, 5 événements vont se succéder dans cet ordre : le pic sanguin de LH (hormone déclenchant les chaleurs, dont la production est cyclique), le début des chaleurs, la saillie, l’ovulation puis la fécondation. (Ou éventuellement, ovulation puis saillie si le couple est présenté plutôt en fin de chaleurs qu’au début). Le pic de LH a lieu plusieurs heures avant le début des chaleurs. La durée de survie des spermatozoïdes dans les voies génitales femelles est de 6 à 12 heures et celle d’un ovule de 10 à 15 heures.  La fécondation a lieu pendant les 3 heures suivant l’ovulation en majorité. Donc, entre le pic de LH et la fécondation, il peut se passer un jour entier, ce qui explique certaines différences entre les articles scientifiques, qui ont différents moyens de dater le début de gestation. Si on choisit une convention commune et qu’on « aligne » les sources, on finit par tomber sur des fourchettes très similaires pour la durée « naturelle » de la gestation. J’ai choisi ici de prendre le plus facilement observable hors du laboratoire, donc, la première monte. Ceci fait, toutes les sources s’accordent en réalité pour une durée de gestation typique de 21 à 23 jours entiers.

La durée de gestation varie en fonction de nombreux paramètres : la souche (ou de manière plus générale, le patrimoine génétique), l’âge de la mère, sa parité (si elle a déjà eu une portée ou pas), le nombre de foetus, la lumière… En particulier, les rates primipares ont généralement une gestation plus longue que les rates ayant déjà eu une ou plusieurs portées. Ceci expliquerait par exemple qu’en France, les naissances à J21 nous semblent très rares, la pratique habituelle chez les amateurs étant de ne reproduire les rates qu’une seule fois.

Tout ceci considéré, et en croisant les différentes sources (voir chez les rats de bibliothèque, catégorie physiologie et pathologie de la reproduction), les connaissances physiologiques et les pratiques françaises avec mon expérience personnelle, cela me conduit à retenir que la durée de gestation typique d’une rate de compagnie reproduite en France va de 21 jours révolus au plus tôt jusqu’au milieu du 24e jour au grand maximum, étant entendu que le top départ est donné par le premier accouplement observé, et en supposant que le couple est présenté dès le début des chaleurs. La mise-bas aura le plus souvent lieu pendant le 23e jour (entre J22 révolu et J23 révolu). La norme habituellement donnée de 21-23 jours me semble donc correcte. Les mises-bas au début du jour 21 sont très rares, en particulier chez les primipares, et l’absence de tout signe de mise-bas imminente le lendemain matin de J23 (au plus une douzaine d’heure après le début du jour 24) doit faire consulter le vétérinaire en urgence, pour des raisons physiologiques (insuffisance placentaire) que j’expliquerai dans les autres articles de cette série.

Des cas très particuliers

Les gestations durant plus de 23 jours existent effectivement. Mais correspondent à un cas bien particulier : il s’agit d’un retard d’implantation des ovules fécondés, uniquement lorsque la saillie a eu lieu pendant l’oestrus post-partum (chaleurs dans les 24 heures après une mise-bas : oui, c’est possible, c’est pour ça qu’on conseille de ne pas laisser de mâle avec une future maman !).

Dans ce cas, le corps de la femelle qui n’est pas hormonalement prêt à démarrer une nouvelle gestation peut conserver les embryons plusieurs jours supplémentaires avant qu’ils ne s’implantent dans l’utérus. Notez bien que contrairement à une idée répandue, il ne s’agit pas de « stockage du sperme », mais d’une mise en attente d’ovules fécondés. Ce retard d’implantation n’est pas obligatoire, et pourrait dépendre du nombre d’embryons mis en attente. Il est donc possible d’avoir une nouvelle naissance 22 ou 23 jours après la précédente (plutôt dans le cas d’une petite portée), tandis que si la portée est assez nombreuse, le délai supplémentaire durera typiquement entre 5 et 10 jours (exceptionnellement jusqu’à 20), à ajouter aux 21-23 normaux pour une gestation d’une trentaine de jours. La durée la plus fréquente semble être de 28 jours après la mise-bas précédente.

Plus exotique encore, il est possible qu’une partie des ovules fécondés s’implantent normalement et que les autres soient temporairement stockés puis s’implantent quelques heures à quelques jours plus tard alors que l’utérus est déjà gravide. Ce sont typiquement des ovules émis lors des mêmes chaleurs mais pas fécondés tous en même temps. On peut alors observer la naissance d’avortons (les foetus correspondant à la deuxième implantation, délogés par les contractions de la naissance des premiers, mais pas assez développés pour être viables), ou de foetus momifiés (dans ce cas, ce sont les premiers qui ont « attendu » que les seconds soient prêts), ou, encore plus rarement, de deux naissances décalées de quelques jours avec des petits viables. Ce phénomène est appelé superfécondation.

Enfin, de manière tout-à-fait exceptionnelle, une femelle déjà gestante peut également avoir de nouvelles chaleurs en cours de gestation ; les embryons vont alors s’implanter normalement ou avec un délai supplémentaire, conduisant aux mêmes conséquences que le cas précédent. On parle alors de superfoetation. Ces deux phénomènes, connus chez la rate depuis fort longtemps [King, 1913], sont cependant rarissimes.

Une dernière exception existe : la gestation serait légèrement plus longue chez les rates sauvages (jusqu’à 25 jours et demi). Etant donné que ce cas a peu de chances de vous concerner, je ne le mentionne que par souci d’exhaustivité !

En dehors de ces phénomènes, tous les cas de prématurité (naissance avant le 21e jour) et de postmaturité (naissance après le 24e jour) que j’ai pu consulter dans des articles scientifiques étaient artificiellement provoqués (par exemple par des stress ou l’usage de médicaments). Et en ce qui concerne les témoignages d’amateur, à la louche, dans 9 cas sur 10 une personne qui affirme que sa rate a donné naissance à des bébés vivants à J24 voire J25 est une personne qui s’est trompée en comptant (je ne jette pas la pierre, c’est bourré de pièges et on s’est tous trompé un jour).

Aussi, mieux vaut tabler sur une durée maximale de 23 jours révolus plus quelques heures : c’est de très très loin le cas le plus fréquent, et c’est toujours le cas si la rate n’a pas été saillie immédiatement après une mise-bas.

Le retour des piquets et des intervalles

Ceci étant fait, nous pouvons compléter notre dessin jusqu’au bout (et cliquer pour le voir en plus grand, si besoin) :

timeline1Le piquet J21 correspond à 21 jours révolus de gestation, et le 22e jour de gestation se déroule « entre » J21 et J22. Quand on parle d’une gestation de 23 jours maximum, cela veut dire que la naissance doit avoir lieu avant le piquet J23. L’entrée dans le 24e jour, soit 23 jours entiers écoulés depuis la première saillie observée, est un dépassement de terme. Les petits doivent naître impérativement dans les heures qui suivent. Pour des saillies le soir, on peut laisser la nuit, mais s’ils ne sont pas nés au matin (typiquement 8 heures et quelques après l’heure « anniversaire » de la saillie), il faut consulter.

L’antisèche : les jours de la semaine

Plutôt que compter sur vos doigts, cocher votre calendrier ou vous demander si le mois dernier avait 30 ou 31 jours, je vous propose plutôt l’astuce suivante : si l’on compte comme « jour 0 » le jour de la saillie, le premier jour possible de la mise-bas, soit J21 (21 jours révolus) tombera le même jour de la semaine. Par exemple, si la saillie a lieu un lundi, la mise-bas doit avoir lieu le lundi, le mardi ou le mercredi trois semaines plus tard ; si les petits n’ont pas pointé le bout de leur nez le jeudi matin, il faut foncer chez un vétérinaire. Pour les plus sceptiques d’entre vous, j’ai même fait un troisième dessin, avec une saillie observée le lundi à 20 heures :timeline2Les ellipses noires correspondent à la saillie (un lundi à 20 heures), à la première semaine révolue (toujours un lundi : normal, quand une semaine a passé, on retombe le même jour de la semaine, c’est le principe… des jours de la semaine ! et toujours à 20 heures) et à la deuxième semaine révolue (J14 : 14 jours entiers, donc deux semaines). Le troisième lundi à 20 heures, on a passé exactement 21 jours révolus.

En bleu, les jours possibles de mise-bas. Pour une saillie le lundi à 20 heures, la mise-base peut démarrer essentiellement du lundi soir 20 heures au jeudi matin 8 heures, et les moments les plus probables (suivant le compte d’Helen Dean King) sont entre le mardi à 11 heures et le mercredi midi.

En rouge, c’est le moment de voir un vétérinaire (ici : jeudi matin pour une saillie un lundi soir, en laissant quelques heures de marge). C’est pourquoi les amateurs éclairés déconseillent de présenter le couple un jeudi : les jours possibles de mise-bas sont alors jeudi, vendredi, samedi, et c’est un dimanche qu’il faudra consulter le vétérinaire si les petits ne sont toujours pas nés. En résumé cela explique l’adage populaire : saillie le jeudi, césarienne le dimanche ! N’hésitez pas à compter sur vos doigts et suivre sur le dessin en imaginant que J0 est un jeudi et en avançant jour par jour, vous verrez ! Le dépassement de terme est un problème sérieux et quand je dis qu’il faut voir un vétérinaire, je ne plaisante pas. Mais ça, nous le verrons dans la suite de cette série, en décrivant d’abord la mise-bas normale, avant de traiter des cas de mise-bas pathologique.

 

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