Mais tu vas pondre, oui ? Episode 2 : mise-bas normale chez la rate

Il y a quelques temps, j’ai diffusé sur internet une petite « fiche » mémo sur les délais d’urgence à connaître pour détecter un problème de mise-bas chez une rate. Il me semblait que ces quelques chiffres pouvaient sauver quelques vies et je n’ai pris que le temps de les jeter sur une image qui avait quelque chance de devenir virale. La voici :842Comme c’est tout de même succint, je me suis finalement décidée à en faire une version longue pour préciser le sens de ces chiffres, d’où ils sortent, et vous aider à avoir les bonnes réactions et les bons gestes en cas de problème. Et pour bien faire les choses, je me suis aperçue qu’il fallait un peu de place : c’est donc une série de trois articles que je vous propose, sur la durée de la gestation (et comment on compte ces fichus jours), la mise-bas normale (parce qu’il faut savoir comment ça se passe normalement pour reconnaître que ça ne se passe pas normalement) et enfin la mise-bas à problèmes, qui permettra d’éclairer ces chiffres et d’apprendre les bons gestes pour sauver votre rate.

Ici, nous allons parler du déroulement normal de la mise-bas, ce qui nous permettra de comprendre ce qui peut louper, quand, et d’où je sors mes 8 heures, 4 heures, 2 heures (indice : pas de mon chapeau). Des références complémentaires peuvent être consultées dans [Doumerc, 2004], [Noakes et al., 2001], [Jackson, 2004]… et on pourra y vérifier les durées indiquées ici.

Commencez par foutre la paix à votre rate

Le déclenchement naturel du processus de mise-bas reste un mystère scientifique : on sait qu’il répond à une cascade hormonale très perfectionnée, et que la mère et les foetus y participent, on en connaît bien l’enchaînement et le déroulement, mais on ignore encore quelle est l’étincelle qui donne le top départ. Cette mécanique de précision est d’une efficacité fascinante, mais un rien peut la perturber. Aussi, tant que tout se passe bien, la règle d’or reste la non-intervention : la future mère est naturellement compétente pour donner la vie, tant qu’aucun grain de sable ne vient se mettre dans l’engrenage. Il serait un comble que son humain domestique soit ce premier grain de sable. Je vous recommande donc de bien connaître le déroulement d’une mise-bas normale (pour reconnaître les signes normaux et anormaux, ne pas paniquer pour un rien, tout en étant capable de surveiller discrètement les opérations sans les perturber) avant de commencer à bûcher les cas de mise-bas anormale.

L’ennemi numéro 1 de la mise-bas physiologique et sereine est le stress, ou plus précisément, les hormones du stress. La mise-bas est une tempête et une cascade d’hormones : relaxine, mélatonine, cortisol, progestérone, oestradiol, prostaglandine, ocytocine, prolactine…  Or, certaines de ces hormones, tout particulièrement le cortisol mais aussi des hormones du système noradrénergique comme l’adrénaline, qui sont des hormones également liées à l’état émotionnel et au stress, peuvent interférer avec les hormones de la mise-bas, au risque de la retarder en inhibant les contractions utérines [Segal et al., 1998]. En stimulant la rate, en la manipulant, en l’exposant à des stress, vous risquez de perturber la mise-bas. Le stress pendant le travail ou en cours de naissance peut également allonger l’intervalle de naissance entre deux bébés successifs et la durée totale de l’accouchement, avec un risque de souffrance foetale et une augmentation du nombre de morts-nés [Bosc et Nicolle, 1979]. Un stress important, comme un changement de cage vers une cage inconnue sans matériaux de nid, peut même interrompre complètement la naissance [Leng et al., 1987]. Aussi, il vaut mieux placer la cage de maternité dans la pénombre et le calme, et la laisser votre rate tranquille pendant les jours où elle doit mettre bas : pas de bruits ou de musique à fort volume, pas de lumière forte, pas de photo au flash, pas de manipulations. L’usage d’une webcam est une bonne idée pour surveiller sans être vu.

Ça bosse là-dedans

Les tout premiers signes avant-coureurs (chute des poils autour des mamelons, bouées latérales qui « tombent » sur l’avant et vers le bas du ventre) sont observés généralement un à deux jours avant la mise-bas. L’imminence de la naissance est progressivement signalée par d’autres indices :

  • Une douzaine d’heures avant la mise-bas, les mouvements des bébés sont bien visibles. Ils sont en train de s’engager dans la « filière pelvienne » (passage entre les os du bassin), aidés par les premières contractions de l’utérus, qui sont espacées et invisibles en tant que telles. Certaines rates qui n’avaient pas encore fait de nid, ou pas de manière structurée, peuvent s’y activer bien plus. Entre deux périodes d’activité, la rate dort beaucoup, parfois sur le dos pour soulager le poids de son ventre.
  • De 2 à 6 heures environ (suivant sa parité) avant la première naissance, sous l’effet de la dilatation du vagin et des cols de l’utérus, la rate a des pertes transparentes ou légèrement teintées de sang. On peut commencer à observer quelques contractions abdominales (les muscles de l’abdomen commencent à accompagner les contractions utérines, qui s’intensifient). C’est un top départ important : essayez de repérer approximativement ce moment et déclenchez votre chronomètre.

Ces deux étapes forment la phase de dilatation : le corps se prépare, hormonalement et mécaniquement, à la sortie des petits à l’extérieur. Toutes les sources s’accordent pour cette durée typique de 2 à 6 heures. Vous commencez à voir d’où sort mon 8.

Un signe important, mais pas toujours observé, doit être guetté : des pertes vaginales légèrement teintées de vert par une substance appelée utéroverdine indiquent que des placentas se sont décollés de l’endomètre sous l’effet des contractions et de la progression des petits. Cela signifie qu’un ou plusieurs foetus ne vivent plus que sur les réserves d’oxygène contenues dans le sang du placenta, qui n’est plus alimenté par le sang maternel. Il faut qu’ils sortent dans les deux heures suivantes au grand maximum : au-delà, ils risquent l’hypoxie, c’est-à-dire un manque d’oxygène qui risque d’endommager leur cerveau, voire de leur être fatal. Là encore, si vous repérez ce signe, notez-en l’heure. On peut noter que la nature est astucieuse : pour éviter que les derniers bébés (les plus proches de l’oviducte et les plus éloignés de la sortie) souffrent davantage que les premiers, les contractions de l’utérus commencent par la zone la plus proche du col, et se propagent localement jusqu’à atteindre la partie la plus haute de l’utérus, de sorte que les placentas sont censés se décoller dans l’ordre de la sortie, et permettre aux petits derniers de patienter avec oxygène plutôt que sans. Deux heures entre le décollement placentaire et le manque d’oxygène pour le petit, c’est une des premières raisons de l’étape « deux heures » de ma recommandation.

Dans les 2 dernières heures ou parfois moins, les contractions s’intensifient et s’accélèrent. La rate s’étire fréquemment, se lèche la vulve. Les contractions se présentent sous la forme de spasmes assez violents, pendant lesquels elle peut prendre des postures inattendues ou même faire une roulade ou une culbute sous la violence de l’effort. Le plus souvent, elle rampe à plat ventre en étirant les pattes vers l’arrière, plante des pieds tournée vers le ciel.

Ça y est, elle pond !

Lorsque les contractions ne sont plus espacées que de quelques minutes, l’expulsion d’un bébé est imminente. La rate va alors s’assoir sur ses fesses, queue devant elle, et se courber pour placer son museau à sa vulve. Le bébé, engagé dans le vagin, est prêt à sortir lors de la prochaine poussée.

Chaque raton est expulsé avec ses « annexes » : plusieurs couches d’enveloppes et placenta relié au nombril par le cordon ombilical.  La mère libère le nouveau-né de ses annexes en le saisissant entre ses pattes avant et en le léchant vigoureusement. Le plus souvent, elle mange le placenta et le reste des enveloppes. Il n’y a rien de dégoûtant à cela : c’est un comportement naturel qui lui permet de prendre des forces, tout en évitant de laisser traîner des organes susceptibles de souiller le nid en pourrissant et d’attirer des prédateurs. Elle fera parfois de même avec un bébé mort-né : en réalité, c’est le couinement du bébé qui va lui permettre de s’arrêter de manger avant de s’attaquer à son petit, emportée par son élan ; si le bébé ne couine pas, elle peut ne pas reconnaître qu’il ne s’agit plus des enveloppes. Elle peut aussi bien le laisser de côté et ne s’occuper de lui qu’une fois tous ses frères et soeurs expulsés. Là encore, il s’agit d’un comportement normal.

La scène va ensuite se répéter jusqu’à ce que tous les petits soient sortis. Ils se succèdent toutes les 10 minutes en moyenne – parfois 20 ou 30 au début chez une primipare ou si les bébés sont gros ou peu nombreux, parfois seulement quelques minutes si c’est une rate déjà expérimentée ou une grosse portée. Dans les cornes utérines, les petits sont placés alternativement tête devant ou arrière-train devant : la présentation « par le siège » est donc parfaitement normale et il n’y a pas à s’inquiéter de voir arriver un petit par la queue et les pattes arrière plutôt que par la tête. En principe, les deux cornes (l’utérus de la rate est bicorne, en forme de Y)  se vident également en alternance : un petit qui vient de la droite, un petit qui vient de la gauche, etc. On comprend que cette anatomie particulière puisse malheureusement conduire parfois à un embouteillage.

A chaque fois qu’un petit franchit le col de l’utérus, il déclenche le réflexe de Ferguson, une stimulation de la production d’ocytocine. L’ocytocine est une hormone cruciale qui participe au maintien des contractions utérines, à la mise en place de la lactation, à réduire la douleur et à créer l’attachement maternel. Grâce au réflexe de Ferguson, la mise-bas s’auto-entretient, et chaque petit qui naît aide ses frères et sœurs suivant à naître aussi. En revanche, si le rythme mollit, l’ocytocine peut venir à manquer. C’est une des raisons du cap de 2 heures entre deux bébés.

Entre la naissance du premier et du dernier bébé se déroulent normalement environ entre une heure trente et deux heures, en moyenne, là encore en fonction du nombre de petits et de l’expérience de la mère. Maintenant, vous voyez d’où sortent les 4 heures. On peut considérer que la mise-bas semble normalement terminée lorsqu’une majorité de petits sont au nid, que la mère n’a plus de contractions et qu’elle commence à les allaiter, en se plaçant au-dessus d’eux, arc-boutée. Vous pourrez alors bientôt souffler.

La phase finale de la mise-bas, et tout particulièrement les expulsions, s’accompagne évidemment de pertes de sang. Elles sont assez modérées chez la rate. La cascade hormonale permet normalement une vasoconstriction (les vaisseaux sanguins de l’utérus se resserrent) qui empêche l’hémorragie. La cage ne doit donc pas être un bain de sang. Le meilleur moyen d’acquérir des points de repère sur ce qu’est une perte de sang modérée ou exagérée dans ce contexte est de visionner des photos ou des vidéos. Un autre indice est la coloration des extrémités de la rate (oreilles, pattes) qui ne doivent pas vous sembler pâles.

La montre oui, le chronomètre non

Bien sûr, les rates ne sont pas des machines : les durées et le déroulement décrit ici sont des grandes lignes, qui peuvent marginalement varier. Ils sont cependant de bons ordres de grandeur qui peuvent vous servir de repère pour vous rassurer sur le fait que tout va bien (une mise-bas ne se fait pas en 10 minutes, il est normal qu’elle soit douloureuse et modérément sanglante) ou au contraire pour vous alerter sur un problème (une mise-bas normale n’est jamais une interminable boucherie). Retenez donc bien les grandes étapes de ce déroulement et les durées typiques de chaque phase. Vous avez déjà noté des relations entre les durées normales et les durées d’alerte de mon petit panneau, et remarqué que j’avais déjà laissé de bonnes marges.

Si les événements dévient trop de ce déroulement normal, les choses vont se corser. C’est à ce moment-là, et seulement à ce moment-là, que vous aurez besoin d’intervenir, et c’est ce que nous allons voir dans le dernier article de cette série, consacré aux complications de mise-bas.

Top