Mais tu vas pondre, oui ? Episode 3 : la mise-bas à problèmes

Il y a quelques temps, j’ai diffusé sur internet une petite « fiche » mémo sur les délais d’urgence à connaître pour détecter un problème de mise-bas chez une rate. Il me semblait que ces quelques chiffres pouvaient sauver quelques vies et je n’ai pris que le temps de les jeter sur une image qui avait quelque chance de devenir virale. La voici :842Comme c’est tout de même succint, je me suis finalement décidée à en faire une version longue pour préciser le sens de ces chiffres, d’où ils sortent, et vous aider à avoir les bonnes réactions et les bons gestes en cas de problème. Et pour bien faire les choses, je me suis aperçue qu’il fallait un peu de place : c’est donc une série de trois articles que je vous propose, sur la durée de la gestation (et comment on compte ces fichus jours), la mise-bas normale (parce qu’il faut savoir comment ça se passe normalement pour reconnaître que ça ne se passe pas normalement) et enfin la mise-bas à problèmes, qui permettra d’éclairer ces chiffres et d’apprendre les bons gestes pour sauver votre rate.

Après avoir posé les bases dans les deux premiers articles, nous pouvons maintenant nous concentrer sur tout ce qui peut déconner pendant une mise-bas, quand, comment le détecter, que faire, et pourquoi.

Ça n’arrive pas qu’aux autres

Une mise-bas qui se passe mal, la perte des bébés, le possible décès de la rate sont la hantise de tout éleveur. Après l’attente de la gestation, pendant laquelle il n’y avait pas grand chose à faire, et avant les joies des premiers jours et de la découverte du résultat de la portée, la mise-bas est le moment le plus crucial et le plus risqué pour la rate et ses petits. Malheureusement, il arrive que les choses tournent court. Il est important d’y être préparé, afin de connaître les signaux d’alarme et savoir prendre les bonnes décisions malgré le stress du moment.

De manière un peu surprenante, la littérature scientifique (qu’il s’agisse d’ouvrages vétérinaires ou consacrés aux rats de laboratoire) reste pudique, voire muette à ce sujet. Les complications de mise-bas semblent être considérées comme « rares » ou « très peu communes » chez la rate en laboratoire, ce qui, dans le jargon scientifique, situe la fréquence des complications de mise-bas soit dans la fourchette de 1 sur 1000 à 1 sur 10 000 — rare –, soit dans la fourchette de 1 sur 100 à 1 sur 1000 — peu fréquent. La seule référence quantitative que j’aie pu trouver à ce sujet est une étude menée auprès de ménageries de laboratoires de recherche dans les années 1960 [Seamer, 1967]. Sur 27 laboratoires déclarant faire reproduire des rats, seulement 4 rapportent avoir rencontré un ou plusieurs cas de mise-bas pathologique ou de portée mort-née pendant toute une année, pour un total de 427.442 ratons !

Ces chiffres étonneront toute personne ayant un peu d’expérience ou d’ancienneté dans la communauté des amateurs : nous avons tous entendu parler, sinon vécu nous-mêmes, une mise-bas qui se passe mal. Certains sites d’amateurs avancent plutôt les chiffres de 1 sur 10, voire 1 sur 5, ce qui est sans commune mesure avec les valeurs précédentes, même les plus pessimistes. Bien sûr, les différences entre rates de laboratoire et rates domestiques sont nombreuses, à commencer par l’âge de mise à la reproduction, généralement plus tardif chez les amateurs actuels, et plus largement les critères de sélection, en sus de la pratique (comme notre tendance à tournicoter autour de la cage de la future mère, tellement impatients de la voir donner naissance). Quoi qu’il en soit, au vu des expériences relatées sur internet, il semble que tout éleveur qui fait régulièrement des portées connaîtra un jour ou l’autre un incident de mise-bas.

Bis repetita (ad libitum)

C’est à partir de maintenant que je vais vous rebassiner avec mon 8, 4, 2. Répétez et retenez ces trois chiffres simples. Ce sont les durées caractéristiques pour détecter un problème :

  • 8 heures de contractions et de travail visible ont été observées, ou 8 heures se sont écoulées depuis les premières pertes vaginales importantes ou sanglantes, sans qu’aucun bébé ne soit né ;
  • 4 heures se sont écoulées depuis la naissance du premier bébé, mais la mise-bas n’est toujours pas terminée ;
  • 2 heures se sont écoulées depuis la naissance du dernier bébé à être sorti, mais la mise-bas n’est toujours pas terminée.

A ce chiffre, on pourrait rajouter le fameux J24, dont on reparlera également à la fin de cet article, et qui est également un problème sérieux.

Si à l’issue de ces durées, vous avez un doute sur le fait que tout ne soit pas fini, s’il reste des petits dans le ventre de leur mère, si la mère fatigue, n’a plus de contraction, si elle saigne encore, si elle n’allaite pas et ne s’occupe pas de ses petits, il s’agit d’une urgence vitale. N’attendez pas davantage, et surtout pas le lendemain matin. Foncez chez votre vétérinaire, tout de suite. Des amateurs qui ont eu de la chance autrefois, ou même parfois le vétérinaire de garde, vous diront que cela peut encore attendre ; mais plus vous attendez, et plus votre rate va s’affaiblir, et si elle peut encore supporter l’opération dont elle a besoin, ça ne sera peut-être plus le cas dans quelques heures, quand elle aura perdu du sang et sera épuisée par les contractions infructueuses. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs : ils n’auront pas à vivre avec le poids de la mort de votre rate sur la conscience. Retenez ces durées et insistez pour voir le vétérinaire si elles sont dépassées. C’est peut-être le conseil le plus important que je donnerai sur ce site : celui qui vise à sauver la vie de votre rate. Faites-moi confiance. Je fonde cette recommandation sur 10 ans d’observations et de dialogue avec des éleveurs, j’ai vu trop de rates mourir à cause de l’attentisme pour ne pas insister lourdement sur ce point.

Bien d’autres choses peuvent se produire en dehors du dépassement de ces durées, et il sera parfois nécessaire de réagir plus vite à d’autres événements ; mais si vous retenez ces trois chiffres simples, vous serez déjà assez bien équipé pour parer à un grand nombre de situations.

La dystocie (alias bébé coincé)

Il arrive que l’on use du mot dystocie pour désigner toute mise-bas pathologique, mais cet usage est impropre. La dystocie désigne spécifiquement la complication de mise-bas due à un bébé « coincé » dans la filière pelvienne, qui ne parvient pas à sortir et bloque le passage pour les suivants. Il s’agit donc d’une cause purement « mécanique ».

Plusieurs situations peuvent se produire : un bébé trop gros, un bébé malformé, éventuellement plusieurs bébés malformés (jumeaux siamois — les ratons collés ensemble, pas la dilution, hein !), un défaut de présentation, c’est-à-dire un bébé « normal » mais qui s’engage dans une mauvaise position, une malformation du bassin de la rate – les rates manx par exemple). La dystocie peut être détectée de différentes manières suivant les cas :

  • La rate présente des contractions très fortes et des efforts de poussée, sans qu’un petit ne sorte, alors qu’elle est en travail depuis plusieurs heures sans aucune naissance, ou bien que le petit précédent est sorti depuis un certain temps. A partir d’une demi-heure, c’est inquiétant, surtout si les petits précédents s’étaient succédés rapidement ; si cela fait deux heures, il est vraiment temps d’intervenir ou d’aller chez le vétérinaire ;
  • Le bébé est déjà partiellement visible à l’orée de la vulve, mais n’avance pas. Il est inutile d’attendre plus d’une dizaine de minutes dans ce cas : votre rate va s’épuiser et il ne progressera plus.

Une tentative d’intervention manuelle est envisageable si la rate ne vous semble pas épuisée et vous laisse faire. Dans le premier cas, vous pouvez tenter de lui masser délicatement le ventre (j’ai déjà vu plusieurs cas où ça a marché ; en général le petit coincé ne s’en sort pas, mais on peut sauver les suivants et cela évite au moins la césarienne d’urgence). Dans le deuxième, agissez avec prudence : en tirant brutalement sur la partie déjà sortie du petit engagé, vous risquez de le disloquer et de causer des blessures à la mère. Ne tirez jamais un petit par la queue, la tête ou les pattes. Commencez par enduire la zone avec un lubrifiant (de l’huile de table conviendra si vous n’avez rien de plus adapté). Essayez de faire tourner délicatement le petit sur lui-même, sans le tirer vers l’extérieur, et attendez la prochaine poussée pour voir si cela a amélioré les choses. En dernier recours, si la configuration vous le permet, vous pouvez saisir le petit entre deux doigts par le tronc (et par le tronc uniquement) pour tirer très, très délicatement, en essayant de vous synchroniser avec un effort de poussée de votre rate (si elle pousse encore). Je ne vous cache pas qu’il s’agit de manoeuvres délicates et un peu désespérées. Au moindre doute, abstenez-vous. Dans tous les cas, si vous avez la certitude qu’un petit est coincé, il est inutile d’attendre. Au-delà de 10 ou 20 minutes, la situation ne se débloquera plus seule. N’oubliez pas que d’autres petits attendent leur tour ensuite et que leurs placentas sont en train de se décoller sous l’effet des contractions : plus vous attendrez pour voir le vétérinaire et plus leurs chances de survie, déjà faibles, s’aminciront. A moins que vous ne vous soyiez lancé dans une tentative d’intervention manuelle et que celle-ci ait réussi, consultez votre vétérinaire.

L’inertie utérine (alias utérus hors service)

Une des causes principales des complications de mise-bas est l’incapacité de l’utérus à bien se contracter. Sans contractions utérines, les petits ne peuvent pas être amenés à la sortie. On parle d’inertie utérine primaire lorsque l’utérus n’a jamais su se contracter efficacement, et d’inertie utérine secondaire lorsqu’après une phase de contractions efficaces, les contractions cessent ou deviennent insuffisantes.

Inertie primaire

L’inertie primaire peut être causée par une portée en nombre trop petit ou trop grand. Dans le premier cas, il n’y a pas assez de foetus pour stimuler les contractions : en appuyant sur l’utérus par leur simple présence, ils contribuent normalement à déclencher les contractions, mais cet effet peut être moindre s’ils sont moins nombreux. Par ailleurs, les foetus participent à la mise-bas par leurs mouvements et leurs sécrétions de cortisol (supposée fortement impliquée dans le déclenchement de la parturition) et leur passage du col de l’utérus (ocytocine sécrétée par le réflexe de Ferguson). Aussi, un nombre insuffisant de petits peut compliquer la parturition par un manque d’hormones. Dans le second cas, le nombre élevé de petits peut avoir trop distendu l’utérus, qui peine à faire son travail (une contraction musculaire consiste en un raccourcissement des fibres qui composent le muscle : si elles sont très étirées par le volume des bébés, l’effort à fournir est plus grand pour se contracter). La même chose peut se produire si les petits sont trop gros, quel que soit leur nombre. L’obésité de la mère, quant à elle, ne cause pas directement une inertie utérine mais peut diminuer la capacité des muscles abdominaux à accompagner l’utérus par leurs propres contractions, avec le même résultat : pas assez de mouvements musculaires pour faire progresser les petits. Enfin, certaines carences alimentaires peuvent être impliquées, notamment la carence en calcium, qui est le « carburant » des muscles. Tout ceci fait comprendre l’importance d’une bonne alimentation de la mère pendant la gestation. Enfin, l’inertie primaire peut être due au fait que les petits sont morts in utero ; ne pouvant plus contribuer activement à l’horlogerie endocrinienne, la mise-bas ne se déclenche pas correctement. Cela peut conduire à une mise-bas trop longue ou ne se déclenchant tout simplement pas du tout.

Inertie secondaire

L’inertie secondaire est généralement causée par une mise-bas trop longue ou rendue difficile par de gros bébés : c’est véritablement un épuisement de la mère et de son utérus. Après des contractions pourtant efficaces et parfois la naissance de plusieurs bébés, le processus se grippe, les contractions deviennent moins fortes, ou s’interrompent carrément. Normalement, la durée de chaque expulsion (courte) et l’intervalle entre deux expulsions (de quelques minutes au moins) permet à l’utérus et à la rate de reprendre quelques forces (et au système endocrinien de travailler et répondre dans les temps aux sollicitations de l’ocytocine envoyée par le réflexe de Ferguson). Toute expulsion longue (parce que le bébé est gros, parce qu’il était mal positionné et que l’utérus a dû travailler davantage pour le remettre sur les rails, sans parler des dystocies franches où l’utérus se contracte violemment sans effet autour du petit véritablement bloqué) empêche ce temps de repos et épuise l’utérus. Enfin, toute stimulation stressante ou détournant l’attention de la rate (photo au flash, bruits forts, manipulation) peut également mettre les contractions en pause sous l’effet de l’adrénaline générée par cette stimulation. Parfois, un temps de pause va permettre à la rate de reprendre le travail, c’est pourquoi si vous observez un ralentissement des contractions ou une longue pause depuis le dernier bébé, il n’est pas nécessaire de sauter tout de suite dans vos chaussures pour l’amener chez le vétérinaire : l’interruption causée par le passage dans la boîte de transport et le voyage chez le vétérinaire diminuent les chances que le travail reprenne de lui-même. Toutefois, cette pause ne doit pas durer trop longtemps : si vous voyez que votre rate s’épuise, ou si aucun bébé n’est plus sorti depuis 2 heures grand maximum, il est temps de consulter et d’envisager des solutions pour l’aider. De même, si elle a des contractions depuis 8 heures sans petit, ou s’il s’est écoulé 4 heures depuis l’expulsion du premier bébé, c’est trop long : que ce ne soit pas commencé du tout, ou commencé mais manifestement pas terminé, elle ne finira sans doute pas seule.

Quand faut y aller, faut y aller

Tous ces mécanismes expliquent les trois chiffres que je vous ai proposé de retenir : 8 heures de travail sans aucune naissance, 4 heures de travail depuis la première naissance, 2 heures de travail depuis la dernière naissance. Il est temps d’intervenir avant que l’épuisement ne la gagne vraiment et que sa vie soit en danger. Mieux vaut intervenir sur une rate qui a encore quelques forces, que sur une rate déjà trop affaiblie pour supporter une intervention chirurgicale. N’oubliez pas que pendant ce temps, elle continue de saigner, de consommer ses ressources, et que certains petits peuvent être en état d’hypoxie (manque d’oxygène). Une fois que des bébés sont morts, les chances que la rate mette bas seule chutent en flèche. Demain, il sera peut-être trop tard.

Le moment où l’on décide que vraiment, tout ça n’est pas normal et qu’il faut intervenir est un moment difficile à accepter : on a toujours l’espoir que les choses vont se débloquer, peur d’agir trop tôt et de ruiner les dernières chances de voir les petits naître normalement. Lorsque l’on commence à agir, on bascule clairement en mode « catastrophe » : on va déranger la rate, la manipuler, peut-être la changer de cage ou la séparer de ses petits déjà nés, la transporter, l’amener au cabinet vétérinaire où l’attendent une lumière crue et des odeurs nouvelles et stressantes. On peut être réticent à déclencher ce branle-bas de combat. Les délais que j’ai choisis de prendre pour repères tiennent compte des espoirs que cela se débloque, ils laissent déjà une bonne marge par rapport au déroulement normal : une mise-bas dure typiquement 1h30 ou 2 heures et je vous propose de lui laisser jusqu’à 4 heures. Aussi, croyez-moi, si les délais que je vous indique sont dépassés, il ne faut pas hésiter. N’hésitez pas non plus à intervenir plus tôt s’il est évident que quelque chose ne va pas : ce sont des durées maximales, pas la peine d’attendre deux heures si un petit est de toute évidence coincé dans le vagin ! Vous ne gâcherez pas vos dernières chances en stressant votre rate : les chances sont déjà épuisées, et intervenir maintenant est ce qui donne vraiment une chance à votre rate de s’en sortir. L’enjeu est maintenant surtout de lui sauver la vie.

Transport de la rate chez le vétérinaire

Lorsque la décision de faire intervenir le vétérinaire est prise, les questions pratiques affluent : comment transporter la mère ? que faire des petits déjà nés ? Les bébés peuvent survivre plusieurs heures sans être nourris, ils sont plutôt résistants de ce point de vue ; en revanche, ils ne savent pas réguler leur température et risquent de se refroidir, c’est leur plus grande fragilité. Par ailleurs, leur présence stimule les comportements maternels et la production d’hormones de leur mère, ce qui peut augmenter les chances que la mise-bas reprenne. Cela peut donc être une bonne idée de transporter tout le monde chez le vétérinaire, soit dans la cage de maternité directement, soit en transférant délicatement tout le monde dans une boîte de transport. Prenez une bouillotte avec vous : si la mère devait être opérée (c’est ce qui se produit dans la majorité des cas), vous pourrez ainsi garder les petits au chaud pendant qu’elle est en chirurgie.

Une autre option est de laisser les petits là où ils sont et de ne transporter que la mère. C’est sans doute la meilleure solution si la mère est dans une grande souffrance et que l’option chirurgicale est déjà certaine avant même que le vétérinaire ne l’ait examinée. Si vous possédez une rate qui a déjà eu des petits, vous pouvez essayer de la mettre dans la cage de maternité (après avoir enlevé la mère) : il y a de bonnes chances qu’elle les toilette et reste au nid avec eux pour les réchauffer. Sinon, placez une bouillotte à proximité du nid, à l’extérieur plaquée contre le bac, ou à l’intérieur en l’enveloppant d’une serviette éponge épaisse pour éviter toute brûlure. La température dans le nid doit idéalement être maintenant au-dessus de 32° : prévoyez un peu plus, car elle va progressivement baisser pendant que vous serez absent. C’est également une bonne idée d’emmener une bouillotte pour la mère, qui peut aussi se refroidir, surtout si elle a perdu beaucoup de sang.

L’ocytocine c’est pas automatique

Lorsque la mise-bas se complique d’inertie utérine, l’intuition nous souffle de chercher d’abord des solutions pour relancer ou intensifier les contractions utérines avant de sauter sur le bistouri. En médecine vétérinaire, la substance la plus souvent proposée est l’ocytocine, celle-là même qui dans le corps de la rate devrait naturellement entretenir ces contractions. Cela donc peut sembler une bonne idée. Malheureusement, ça l’est plutôt rarement, et beaucoup plus souvent une très mauvaise idée qui peut conduire à une véritable catastrophe. Je vous conseille de connaître sur le bout des doigts les indications, le mécanisme d’action, et surtout les cas où il ne faut surtout pas utiliser d’ocytocine, afin d’éviter ces catastrophes. On a tendance à accepter les injections d’ocytocine proposées par le vétérinaire, car c’est tellement tentant : l’espoir d’éviter la chirurgie et qui sait, de sauver les bébés fait prendre tous les risques. Ne le faites pas sans toutes les connaissances nécessaires. On a tellement envie d’y croire, que l’ocytocine est parfois perçue comme la baguette magique qui va sauver toutes les mises-bas difficiles : ce n’est malheureusement pas vrai.

Les injections d’ocytocine sont utiles dans un cas précis : le travail a commencé, les cols de l’utérus sont dilatés, les bébés ont une taille et une morphologie normale, aucun bébé n’est coincé, mais les contractions ne sont pas ou plus assez fortes, ou se sont interrompues et ne sont pas revenues malgré l’observation d’un temps de pause raisonnable. Dans ce cas, et dans ce cas uniquement, l’injection d’ocytocine peut être utilisée pour relancer le processus. Plusieurs précautions sont à prendre :

  • Il est inutile d’injecter une forte dose d’ocytocine. L’utérus réagit à de très faibles doses ; en revanche, si on le bombarde d’une trop grande quantité d’ocytocine, les récepteurs à cette hormone peuvent se retrouver complètement saturés, et donc incapable de répondre ensuite à de nouvelles arrivées d’ocytocine. L’utérus se retrouve « désensibilisé », et ne réagira plus.
  • De la même manière, il est inutile de répéter encore et encore les injections. Après deux injections séparées de 45 minutes, il est inutile d’insister : une nouvelle injection ne pourra que tétaniser et désensibiliser l’utérus.
  • La rate ne doit pas être en hypocalcémie. Sans carburant, l’utérus ne pourra pas se contracter, même si l’ocytocine lui en envoie les messages répétés. S’il y a des raisons de soupçonner que votre rate manque de calcium (ce que le vétérinaire pourra éventuellement déceler par un trouble du rythme cardiaque ou des tremblements), il est possible de lui en faire injecter, mais cette injection présente un risque cardiaque si elle est mal dosée. Il est également possible de donner un complément alimentaire, mais le délai d’action risque d’être trop long. D’où l’importance de bien veiller aux apports de calcium pendant la gestation.

Si toutes les conditions sont réunies, le vétérinaire va effectuer une première injection. Le pic d’activité se produit normalement entre 10 et 20 minutes après l’injection. Si les contractions n’ont pas repris, ou pas de manière assez forte, il est possible de faire une deuxième injection 30 à 45 minutes après la première. S’il n’y a toujours pas d’effet, il est inutile (et dangereux) d’insister. Concrètement, cela signifie que s’il n’y a toujours pas de naissance une heure après la première injection d’ocytocine, il va falloir intervenir chirurgicalement. C’est la raison pour laquelle je vous déconseillerai de rentrer chez vous avec une rate qui vient de recevoir de l’ocytocine, ce que les vétérinaires proposent parfois : si c’est inefficace, vous aurez à peine le temps de faire l’aller-retour. Restez sur place pour pouvoir intervenir rapidement.

Dans tous les autres cas, l’ocytocine est inutile et dangereuse. Si le col de l’utérus n’est pas dilaté, provoquer les contractions ne va servir qu’à décoller les placentas sans que pour autant les petits ne puissent sortir : ils vont se retrouver piégés dans l’utérus et privés d’oxygène. Si un petit est coincé, l’ocytocine ne lèvera pas la cause mécanique à l’origine de cette obstruction, et le bébé ne pourra que souffrir davantage, comprimé par l’utérus et asphyxié. Dans le pire des cas, les contractions intenses et forcées autour d’un petit malformé ou mal positionné peuvent conduire à la rupture utérine (l’utérus « éclate ») et à une grave hémorragie. Enfin, si l’utérus n’a pas eu le temps de se reposer, l’ocytocine ne va servir qu’à le tétaniser davantage et le rendre atone ; s’il est déjà épuisé ou en manque sévère de calcium, l’ocytocine n’y changera rien. Bien évidemment, il est parfaitement inutile et dangereux d’utiliser l’ocytocine pour accélérer une mise-bas qui se passe bien : il est normal que la mise-bas prenne un peu de temps et il n’y a rien à gagner à vouloir aller plus vite que la musique. Vous risquez de tétaniser un utérus qui fonctionne bien, et de provoquer une hémorragie (un utérus qui ne se contracte plus saigne davantage, en particulier là où les placentas étaient accrochés).

Compte-tenu de tous ces risques, et des choses à vérifier avant de décider si l’ocytocine peut être utilisée ou pas, je vous déconseille absolument d’en posséder vous-mêmes et d’en utiliser à la maison. Je sais que certains éleveurs ont parfois pris cette initiative (notamment ceux exerçant une profession en rapport avec la santé animale) mais il s’agissait de personnes expérimentées – et de toute manière, l’ocytocine n’est pas en vente libre et un vétérinaire consciencieux ne devrait pas vous en délivrer. Pour cette raison, je n’indiquerai pas ici les dosages utilisés. Il faut absolument consulter votre vétérinaire : il pourra examiner la rate, vérifier l’ouverture du col (le vagin de la rate est très court, son col peut être observé facilement), la palper ou pratiquer un examen complémentaire (radiographie, échographie) pour s’assurer qu’aucun petit ne bloque le passage ou que votre rate ne souffre pas d’une malformation empêchant la naissance. Et vous serez sur place si quelque chose dérape ou si l’ocytocine ne fonctionne pas.

Si l’ocytocine n’est pas indiquée dans le cas précis de votre rate, ou si elle l’était mais est inefficace après deux injections espacées de 45 minutes, le vétérinaire doit intervenir chirurgicalement sans attendre davantage.

Césarienne et ovario-hystérectomie

Lorsque l’option médicale est inadaptée ou inefficace, la dernière solution pour sauver votre rate est la chirurgie. Trois options sont envisageables : la césarienne, l’hystérectomie ou l’ovario-hystérectomie. Dans le premier cas, le vétérinaire va inciser les cornes utérines et en extraire les petits, puis recoudre l’utérus pour le laisser en place. C’est une option longue (vu la forme de l’utérus de la rate, il y a beaucoup à suturer), qui augmente donc les risques anesthésiques, coûte plus cher, et n’a finalement aucun intérêt : après un accident de mise-bas comme celui-ci, vous n’avez certainement pas envie de faire à nouveau porter votre rate, et les petits n’ont pas de meilleures chances de survie que si l’on choisit l’une des deux options suivantes. Dans le deuxième et le troisième cas, le vétérinaire va au plus vite : il enlève entièrement l’utérus. Si vous le demandez, les petits peuvent être extraits avant ou après l’ablation de l’utérus entier ; ils peuvent être vivants et être réanimés, mais il est tout de même assez rare qu’ils s’en sortent. Enfin, dans le troisième cas, en plus de l’utérus, le vétérinaire enlève également les ovaires. Cela n’a pas d’intérêt spécifique par rapport à cette mise-bas et aux petits, mais cela présente les avantages d’une stérilisation (réduction du risque de tumeurs hormono-dépendantes). C’est aussi l’opération la plus rapide. Je vous conseille donc d’opter plutôt pour celle-ci.

Bien sûr, l’hystérectomie et l’ovario-hystérectomie rendent la rate stérile et modifient les équilibres hormonaux. Il faut cependant préciser que l’absence d’ovaires n’empêche théoriquement pas la lactation, donc le souhait de garder une chance qu’elle allaite ne justifie pas de choisir la césarienne plutôt que l’ovario-hystérectomie. Et même si ce n’est pas l’état de stérilité en lui-même qui bloque l’allaitement, le stress et les produits anesthésiques peuvent s’en charger. De toute manière, soyez prêts à ce que les petits ne survivent pas : le contraire est rare. Exceptionnellement, il arrive que la mère parvienne à allaiter quelques petits survivants : en 10 ans je n’ai entendu parler que de 3 ou 4 cas de ce type. Un tout petit peu plus fréquemment, des petits peuvent survivre mais la mère s’en détourne et refuse de prendre soin d’eux. Il faudra alors rechercher une nourrice, ou tenter l’allaitement manuel.

Les autres urgences

Outre le dépassement des délais typiques, le plus souvent causés par une dystocie ou une inertie utérine, d’autres complications peuvent se produire. Deux états doivent vous faire réagir en urgence et sans attendre, quel que soit le moment :

  • Une hémorragie : votre rate perd trop de sang. N’oubliez pas qu’il s’agit d’un petit animal : une rate de 300 grammes possède un volume sanguin total d’environ 15 à 20 millitres de sang, c’est-à-dire moins qu’un petit verre à liqueur. Des symptômes graves (appelés « choc hypovolémique ») peuvent apparaître lorsque l’on perd plus de 20% de cette contenance : moins d’un dé à coudre dans le cas de la rate. Il n’est pas forcément évident de faire la différence entre une perte de sang normale et anormale lorsqu’on a peu d’expérience : regardez des photos et des vidéos à l’avance pour vous en faire une idée. La couleur des extrémités (oreilles, pattes) est un bon indice également : si elles sont très pâles, c’est un signe de perte de sang excessive.
  • Un état de choc, avec ou sans hémorragie visible : extrémités pâles, yeux fermés ou révulsés, poil très ébouriffé, respiration trop lente ou trop rapide, hypothermie, tremblements, pouvant aller jusqu’à des convulsions ou une perte de conscience. Je ne vous fais pas un dessin.

Sautez dans vos chaussures dans la minute, c’est une urgence vitale absolue. Prenez éventuellement avec vous un autre rat en pleine forme, adulte et de bon poids : il pourra peut-être servir de donneur si votre rate a besoin d’une transfusion sanguine.

Le dépassement de terme

Le dernier cas où vous devrez envisager de consulter le vétérinaire est l’absence de mise-bas une fois dépassé le 23e jour révolu, et ce, même si la rate semble se porter tout-à-fait bien. On parle alors de dépassement de terme : la gestation dure trop longtemps, les petits ne se décident pas à naître.

Le risque majeur du dépassement de terme est le décès des petits in utero. Si les petits continuent de grossir au-delà de la taille qui permet leur naissance, cela peut causer une inertie utérine et les complications dont nous avons déjà parlé ; mais surtout, une fois le terme dépassé, les placentas commencent à dégénérer, n’assurant plus correctement les apports en oxygène et en nutriments aux petits : c’est l’insuffisance placentaire, qui peut conduire au décès des petits dans l’utérus. Or, une fois morts, ils ne pourront plus participer activement à la mise-bas, et il y a toutes les chances qu’elle ne se déclenche plus jamais d’elle-même. Les foetus morts peuvent alors commencer à pourrir, et finalement mener au décès de la rate par septicémie. Cela peut aller très vite. C’est donc lorsqu’ils sont encore vivants, et lorsque la rate est encore en forme qu’il faut agir. Incidemment, s’il y a une chance de les sauver, autant la saisir. Les vétérinaires disent souvent « les bébés sont vivants, on peut encore attendre ». J’ai souvent envie de répondre : « alors on préfère attendre qu’ils soient morts du coup ? »…

Je n’aime pas dire du mal des vétérinaires et je m’en abstiens la plupart du temps. J’ai le plus grand respect pour la longue formation qu’ils ont suivie, et les compétences qu’ils ont acquises et que je ne possède pas ; il y a d’autres endroits du site où je dis ou dirai tout le bien que je pense d’eux, et pourquoi il est indispensable que vous ayiez un vétérinaire référent en qui vous ayiez confiance. Ce paragraphe sera une exception unique, et je vais expliquer pourquoi.

Lorsque votre rate est dans son 24e jour de gestation, au plus tard à la moitié, il faut consulter et, bien souvent, il faut insister auprès de votre vétérinaire pour intervenir, car dans l’extrême majorité des cas, il refusera et vous dira que puisque tout va bien, il faut encore attendre. Je suis vraiment navrée de devoir le dire, mais il a tort. Il est probablement habitué à des animaux de plus grande taille comme le chat ou le chien, chez qui la gestation et l’intervalle de mise-bas possible sont plus longs. Il est sans doute réticent à l’idée d’anesthésier et d’ouvrir un animal qui « va bien ». S’il n’a pas beaucoup d’expérience avec les rats, il ne sait pas forcément à quel point les choses peuvent vite dégénérer chez une rate. On ne peut pas lui en vouloir : il ne peut pas avoir appris tout sur toutes les espèces, du poisson à l’oiseau, en quelques années. A titre d’exemple, prenons un ouvrage vétérinaire qui m’a semblé très instructif et de qualité, le Manuel d’Obstétrique Vétérinaire [Jackson, 2004]. Après un certain nombre de chapitres généralistes, cet ouvrage consacre 6 chapitres et un total de 129 pages aux dystocies par espèce : vache, jument, brebis, chèvre, truie, chatte et chienne, puis… un unique chapitre, de 5 pages, pour les « autres espèces », dont les cochons d’inde, les gerbilles, mais aussi les lamas, les cerfs, les oiseaux et les reptiles ! Le volumineux [Noakes, 2001], qui semble être le manuel de référence le plus complet sur le sujet, propose un chapitre de 15 pages (sur un total de 950) sur la reproduction normale et pathologique des « petits mammifères domestiques » au sens large, et tandis que le chameau et le buffle ont leurs chapitres dédiés, le mot « rat » n’apparaît que 5 fois dans l’ensemble du livre. Je ne connais pas les programmes détaillés des écoles vétérinaires françaises, mais j’imagine que les cours qu’ils reçoivent suivent le même genre de répartition. Et c’est parfaitement logique, puisque le temps est limité et que les efforts sont naturellement portés sur les espèces que le praticien rencontrera le plus souvent dans sa vie.

Aussi c’est à vous, éleveur passionné par l’espèce que vous avez choisi de reproduire, de lui apporter votre expérience pour le convaincre de prendre la meilleure décision ; et la meilleure décision n’est pas d’attendre encore 12 ou 24 heures. Ne vous laissez pas faire. Je sais qu’il peut être difficile de s’imposer face à un professionnel, cela peut être intimidant, on est tenté de faire confiance et de se dire qu’après tout, le vétérinaire en sait plus que nous – c’est plutôt vrai, d’ailleurs ! Le dépassement de terme est vraiment l’exception qui confirme la règle.

Au tiers, ou au plus à la moitié du 24e jour (entre les « piquets » J23 et J24), si votre rate n’est toujours pas en travail efficace, amenez-la chez le vétérinaire. Si vous avez de la chance, ce petit coup de stress la décidera et elle vous les fera dans la voiture (ça arrive, mais n’y comptez pas trop non plus). Faites pratiquer une échographie pour savoir si les petits sont vivants, et faites-la examiner pour évaluer l’état de dilatation du col. Le vétérinaire vous proposera peut-être de tenter un déclenchement de la mise-bas par des injections (ocytocine ou autres) : assurez-vous avec lui que les conditions sont bien remplies avant d’accepter. C’est rarement le cas, et le rapport bénéfice-risque de l’injection d’ocytocine sur une rate ayant dépassé le terme de plus de 8 heures me semble personnellement très défavorable, en dehors de cas particuliers exceptionnels. Si les cols ne sont pas dilatés, ou si les petits sont morts, exigez directement une ovario-hystérectomie. J’ai vu très peu de déclenchements réussir, et jamais passé la mi-journée.

Pourquoi vous devriez me croire

J’espère avec ce dernier article vous a convaincu que mes recommandations sont raisonnables, même si votre copine machine ne les a pas suivies et que sa rate va bien au final – la chance, ça existe, tant mieux pour elle, mais c’est toujours plus facile à dire après coup, et ce n’est pas parce qu’elle s’en est sortie qu’elle a eu « raison » au moment où elle a décidé de ne rien faire. J’appuie mes recommandations sur 10 ans d’observation des récits d’éleveurs sur internet et sur la littérature scientifique (certes un peu maigre : dans un des livres cités, les complications de mise-bas de la rate sont traitées par 4 mots laconiques : « Dystocia is very rare »…). En 10 ans, j’ai vu extrêmement peu de rates mettre au monde des bébés vivants après la moitié du 24e jour – peut-être une ou deux. Et une rate mettre bas sans aide vétérinaire le 25e, jamais. En revanche, j’ai vu trop de rates y rester à cause de l’attentisme du propriétaire ou du vétérinaire. Et j’ai vu beaucoup de rates sauvées, et même parfois de bébés sauvés, lorsque ces délais avaient été respectés. Pour chacun des cas possibles de sortie de route, je peux vous citer plusieurs exemples. Beaucoup d’éleveurs expérimentés recommandent la même chose que moi. Ne prenez pas le risque : perdre une portée est une chose terrible, mais perdre sa rate en est une bien plus terrible encore. Et cela arrive vraiment. Bien sûr, vous ne saurez jamais ce qui ce serait passé si vous aviez attendu encore un peu, et il existe toujours des exceptions. Le principe même d’une recommandation « de santé publique » est de se fonder non pas sur des exceptions, mais sur l’ensemble des données et de garder ce qui donne les meilleures chances à votre rate au global, même si dans certains très rares cas, peut-être, vous passerez à côté de l’infime chance que les ratons finissent par sortir seuls et vivants. C’est ce que j’ai fait ici. Attendre plus serait violer ce principe que l’on retrouve universellement sur les jolies pages « éthique » des jolis sites de raterie : en cas de problème, donner la priorité à la survie de la mère sur la survie des petits.

La fiche bonus

Nous arrivons au terme de cette série et j’ai eu le sentiment que ma première fiche n’était peut-être pas assez complète ou explicite pour être vraiment utile. Du coup, pour récompenser les courageux qui sont arrivés au bout (mais en vrai, on va aussi la faire tourner pour ceux qui n’auraient pas le courage de tout lire, n’est-ce pas ?), en voici une nouvelle version qui pourra peut-être servir.

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