Santé du rat domestique : know your enemy

Préliminaires

Cette page présente et résume partiellement un article dont je suis co-auteur, publié dans Veterinary Record, une revue internationale à comité de lecture assez prestigieuse. Pour des raisons légales, je ne peux pas partager publiquement le texte intégral de cet article ; si vous n’êtes pas en mesure de vous le procurer, et que vous exercez une profession de santé animale (vétérinaire, ASV…), vous pouvez me contacter en privé – par le formulaire de contact – pour éventuellement en obtenir une copie (dans la limite des quantités pour lesquelles j’y suis autorisée par l’éditeur). Si vous avez la chance d’étudier ou de travailler dans un laboratoire ou une université abonnés à cette revue, vous pouvez également vous le procurer en suivant ce lien. La référence complète de l’article est la suivante :

F. Rey, C. Bulliot, N. Bertin, V. Mentré. Morbidity and disease management in pet rats: a study of 375 cases. Veterinary Record, mars 2015.

Une étude pour les vétérinaires… qui peut servir à tout le monde

Rattus norvegicus est peut-être l’une des espèces animales les mieux connues par les scientifiques. La littérature qui le concerne est pléthorique et il est connu presque sur le bout des doigts. Presque ? Cette abondante source de connaissances que sont les publications scientifiques présentent, pour nous amateurs, trois défauts : d’abord, elle traite de rats vivant en conditions de laboratoire, qui n’ont que peu de points communs avec nos maisons ; ensuite, une bonne partie d’entre elles concernent des souches, élevées et sélectionnées pour développer des pathologies particulières, qui peuvent être génétiquement considérablement différentes de nos rats domestiques ; enfin, beaucoup de ces études sont orientées vers la santé humaine et leur but est d’améliorer la compréhension et le traitement des maladies humaines, tandis que peu sont consacrées à la santé du rat comme un but en soi.

Pour toutes ces raisons, nous avons souhaité monter une étude « pilote » pour obtenir une photographie de la santé des rats domestiques français, et tout particulièrement, obtenir des données quantitatives sur les maladies des rats domestiques vivant chez des amateurs, de manière à guider les vétérinaires non spécialistes et aider les praticiens à se « préparer » à recevoir et soigner des rats de compagnie. Pour autant, il me semble qu’au sein de ce message dirigé vers les professionnels, quelques enseignements sont à tirer pour les propriétaires et les éleveurs. Je vais donc essayer de présenter les résultats de cette étude sous ce double point de vue : les résultats publiés à destination des vétérinaires, et les « messages » que nous pouvons en tirer en tant que ratouphiles.

Nous avons baptisé cette étude : REMORA (pour : « REgistre sur la MOrbidité du RAt ») et c’est par ce petit nom que j’y référerai par la suite. Pour la petite histoire, le rémora est une espèce de poisson parfois appelé en langage commun… « poisson-pilote » !

Objectifs et méthodologie

Notre but principal était de connaître les maladies diagnostiquées chez des rats domestiques et surtout, leur fréquence (après tout, « tout le monde » sait que les rates ont des tumeurs mammaires ; mais combien ?). Et, en bonus, en fonction de notre capacité à obtenir ces données, avoir des informations supplémentaires sur eux (leur sexe, leur âge, leur provenance, leurs conditions de vie…) pour pouvoir dresser un « profil » du rat qui consulte chez le vétérinaire, et éventuellement identifier certains facteurs de risque pour certaines maladies. Ceci dans un objectif principal : pouvoir formuler un message et des recommandations à destination des vétérinaires, du type : « si on vous amène un rat à la clinique, voilà à quoi vous attendre ; si vous apprenez à soigner telle et telle maladie, et à faire telle et telle chirurgie, vous saurez vous occuper de la plupart des cas qu’on vous présentera ; voilà les recommandations importantes à donner à vos clients pour améliorer la santé de leurs animaux ».

Pour répondre à ces questions, nous avons recruté des vétérinaires (6, répartis dans 3 cliniques) pour qu’ils remplissent une fiche à chaque fois qu’on leur amenait un rat en consultation. Ils ont fait cela pour nous pendant 6 mois, recueillant un enregistrement complet pour 375 rats. Puis, au bout des 6 mois, nous avons fermé le registre, vérifié qu’il ne contenait pas trop de bêtises, et je me suis occupée d’y passer des grosses moulinettes pour obtenir des statistiques (ouuuuh). Puis on a mis du texte autour, on l’a envoyé à une revue, des pros l’ont relu pour nous demander des corrections, on les a faites, et voilà (la gloire). Mais venons-en à ce qui nous intéresse le plus : les résultats !

La démographie

Le premier ensemble de résultats peut se résumer en « qui sont les rats qui consultent le vétérinaire » ? Ils ont en moyenne 18 mois, mais cette valeur est dispersée sur toute la durée de vie (le plus jeune avait 1 mois, le plus vieux 48). Ce sont un peu plus souvent des femelles (212 femelles pour 163 mâles), mais compte-tenu du protocole, il ne nous est pas possible de dire si c’est parce que les femelles sont plus souvent malades, ou simplement parce que les gens adoptent plus souvent des femelles (ou les deux !). Mauvaise nouvelle pour les amateurs militants : plus de la moitié des rats présentés ont été achetés dans une animalerie. Double mauvaise nouvelle : les rats d’animalerie consultent à un âge un peu plus avancé que les rats issus de raterie ou de particuliers, et sont mieux maintenus (environnement, nourriture et vie de groupe)… Au boulot les amateurs ! Nous avons également des résultats complémentaires sur le poids, et sur les animaux stérilisés, je vous renvoie à l’article original pour ça (il faut bien garder un peu de mystère).

Les maladies

On arrive au cœur du sujet. Ici, pas de gros scoop : les problèmes respiratoires et les tumeurs mammaires ont le high score. Mais la nouveauté, c’est d’avoir des chiffres un peu plus précis. Pourquoi est-ce utile ? Parce que nous avons montré que les 10 maladies les plus fréquentes représentaient environ 2/3 des cas présentés au vétérinaire. Pris dans l’autre sens, cela veut dire que si votre vétérinaire apprend à soigner ces 10 maladies, il saura s’occuper de vous 2 fois sur 3. Et c’est pas mal du tout, quand on est un vétérinaire non spécialisé. Si on pousse à 20 maladies, on arrive à plus de 80% des cas (4 cas sur 5). Cela veut dire que les vétérinaires peuvent se former, si besoin, assez facilement pour traiter correctement un grand nombre de cas, même s’ils ne sont pas spécialistes NAC (et on espère que notre article les convaincra de le faire).

Mon opinion (mais celle-là ne fait pas partie de l’article publié), c’est que ces chiffres peuvent également être très utiles pour les éleveurs qui pratiquent un suivi et une sélection de leurs familles. Comment savoir si une famille est « sensible » à telle ou telle maladie ? Et bien, une première approche peut être de comparer la fréquence d’une maladie donnée dans une famille (par exemple, les fameuses tumeurs mammaires) à la fréquence générale. Si votre famille a plus de tumeurs que la population générale, c’est peut-être qu’elle a une faiblesse sur ce point. Au contraire, si elle en a moins, et même si elle en a (aucune famille n’échappe complètement aux tumeurs mammaires), cela peut vouloir dire qu’elle est plutôt résistante, et qu’elle mérite d’être reproduite. Inversement, si votre famille présente des cas récurrents de maladies absentes du « top 20 », qui touchent moins de 1% des animaux chacune, il y a peut-être des questions à se poser.

Sans plus attendre, un petit graphique et quelques chiffres. Pas de scoop, mais des repères chiffrés bien utiles.

remoraFig3cCe n’est qu’un petit exemple, l’article complet contient plusieurs graphiques de ce type, notamment des regroupements par type de pathologie (maladies respiratoires toutes ensemble, pathologies neurologiques, etc.), des données sur les motifs de consultation, et encore plein de choses.

Les traitements et chirurgies prescrites

Nous avons également collecté les informations sur la manière dont les vétérinaires ont pris en charge les animaux qui leur étaient présentés : prescription de médicaments, chirurgies, examens complémentaires (radio, analyse de sang…), et éventuellement euthanasie (9% des animaux reçus, le plus souvent pour des problèmes neurologiques ou un cancer, en moyenne à 25 mois). Là encore, le message à destination des vétérinaires se résume simplement : un vétérinaire qui sait « bien » prescrire des anti-inflammatoires non stéroïdiens et des antibiotiques, et qui sait pratiquer la stérilisation des mâles et des femelles et le retrait d’une tumeur mammaire, est « armé » pour traiter une grande partie des cas qui lui sont présentés.

A nouveau, il est possible de lire les résultats obtenus dans le sens de la pratique amateur : avoir un anti-inflammatoire et un antibiotique dans sa trousse à pharmacie (à ne pas utiliser sans avis vétérinaire bien sûr, mais quand on a établi une bonne relation de confiance avec son vétérinaire et qu’on a acquis une bonne expérience, un simple coup de fil peut parfois permettre de valider un traitement et de le démarrer sans perdre de temps), avoir une cagnotte vétérinaire suffisante pour faire face à une chirurgie (près d’un quart des animaux sont opérés, c’est donc quelque chose qui n’arrive pas qu’aux autres !). Il faut également se « préparer » à l’euthanasie devant un animal âgé (plus de 2 ans) qui présente un problème neurologique ou un cancer, car c’est malheureusement une issue fréquente dans cette situation.

Et une remarque personnelle supplémentaire : trop peu de clients demandent ou acceptent les examens complémentaires (un peu plus d’un tiers seulement des animaux en bénéficient), alors qu’ils pourraient parfois aider au diagnostic et à choisir la meilleure conduite thérapeutique, et qu’ils ne sont pas forcément coûteux (une bandelette urinaire, c’est simple, pas cher et ça peut rapporter gros). Pensez-y !

La cerise sur le gâteau : impact de la maintenance sur la santé

En cadeau-bonus, grâce aux données supplémentaires collectées par les vétérinaires, nous avons pu regarder sélectivement quelques associations entre des maladies et les conditions de vie des animaux, pour mesurer leur potentiel impact. Trois paramètres ont été collectés : l’environnement (hygrométrie, température, hygiène, litière…), le régime alimentaire, et la vie en groupe. Pour chacun de ces paramètres, les vétérinaires ont simplement coché s’il était correct ou non, en se basant sur des tableaux de recommandation issus de la littérature vétérinaire. Nous avons ensuite répartis les animaux en sous-groupe (« bon environnement » vs. « mauvais environnement », « vie en groupe » vs. « solitaire ») et regardé si les maladies étaient différentes entre ces groupes.

La première chose qui m’a frappée dans ces données, c’est qu’il n’y a vraiment pas de satisfaction à avoir. 25% des rats présentés vivaient seuls. 25% (pas forcément les mêmes que les précédents, mais parfois oui) vivaient dans un environnement inadapté. Et 25% ne mangeaient pas correctement. Au total, c’est 43% des animaux qui ne vivaient pas totalement dans de bonnes conditions ! C’est dire les progrès qu’il reste à la communauté amateur pour former et informer. Le plus désolant, c’est que c’est parmi les rats nés chez des particuliers que ces paramètres étaient les plus mauvais (les rats issus de refuges étant les mieux lotis). Et ce, parmi des gens qui consultent « quand même » le vétérinaire (on n’ose imaginer la maintenance chez ceux qui se refusent à y aller). Franchement, une honte…

Nous avons ensuite cherché à mesurer les conséquences d’une mauvaise maintenance. Nous n’avons pas testé toutes les combinaisons exhaustivement (ce n’est pas une bonne méthodologie en statistiques), mais sélectionné quelques hypothèses qui nous semblaient pertinentes, et il en est sorti deux résultats qui me semblent utiles pour la communauté amateur :

  • Les animaux vivant en groupe n’ont pas plus de blessures (plaies, abcès…) que les animaux vivant seuls. La peur des bagarres ou des blessures n’est donc pas une excuse pour faire vivre un rat seul ! (Grégaire, tout ça, je ne vous refais pas le couplet).
  • Un mauvais environnement est un facteur de risque majeur pour les maladies respiratoires. Ce fait « bien connu » des amateurs est pourtant régulièrement remis en question, par exemple au motif que les études qui ont mis en évidence ce risque concernaient des rats de laboratoire et non des rats domestiques. Nous pouvons désormais apporter un argument supplémentaire, obtenue « en conditions réelles ». Les rats domestiques vivant dans un mauvais environnement ont 2 à 3 fois plus de risques* de développer une maladie respiratoire, et ils développent ces maladies en moyenne 5 mois plus tôt que leurs congénères bien maintenus. Par mauvais environnement, on entendra par exemple de la litière de copeaux, un endroit trop froid ou trop humide, une hygiène insuffisante, une cage inadaptée. Toutes les maladies respiratoires sont incluses (rhinite, pneumonie, rat « chronique »…).

* Une petite remarque pour ceux qui auraient lu l’article original. Le sur-risque y est exprimé en odds ratio, en français « rapport de cotes », qui est un indicateur statistique très pratique et habituel pour les pros, mais assez peu intuitif pour le grand public. Nous avons trouvé un OR de 4. Pour des raisons de lisibilité, j’ai ici refait le calcul en risque relatif, plus facilement compréhensible. Cela explique la différence entre l’article publié et ce billet de vulgarisation.

Ce qui fait quand même deux preuves assez intéressantes pour convaincre les récalcitrants d’offrir un copain à leur rat et de me mettre ce sac de copeaux tout de suite à la poubelle (tout de suite j’ai dit !).

Les messages à retenir

Comme je suppose que la majorité d’entre vous n’est pas vétérinaire, je vais axer la fin de ce petit billet sur une liste simple de recommandations issues de REMORA que l’on peut retenir pour la pratique amateur :

  • Nous recommandons deux visites vétérinaires systématiques : une immédiatement après l’adoption, pour vérifier avec un professionnel que tous les paramètres (nourriture, environnement) sont au vert. Même si vous êtes un vieux routard, une petite piqûre de rappel ne fait pas de mal, et les connaissances peuvent évoluer dans le temps (personnellement, j’ai appris à cette occasion que la litière de maïs n’était pas à recommander en première intention). Puis une visite préventive avant 18 mois (vers 15 mois par exemple), pour dépister précocement un problème, puisque 18 mois est l’âge à partir duquel le plus gros des problèmes arrivent.
  • Faites vivre vos animaux dans un bon environnement ! Une bonne litière, une température correcte (18-20° idéalement), une aération régulière, une hygiène stricte protègent vos animaux contre les maladies respiratoires, qui sont l’ennemi public n°1 chez le rat (20% des animaux vus en consultation). Les rats mal maintenus souffrent 2 à 3 fois plus souvent de ces maladies, et ils sont touchés beaucoup plus jeunes.
  • Apprenez à reconnaître les signes et à réagir vite devant les maladies courantes : signes respiratoires (éternuements, toux, etc.), présence de masses suspectes, parasites. Pour cela, passez du temps avec vos rats, écoutez-les, tripotez-les, c’est la meilleure prévention !
  • Mettez des sous de côté pour une chirurgie (elles sont fréquentes), et pourquoi pas pour pouvoir faire pratiquer des examens complémentaires si nécessaire. Avoir 35 euros dans la cagnotte pour une seule consultation simple, ce n’est pas assez !
  • Pour les éleveurs : connaître ou garder sous le coude le « top 20 » des maladies fréquentes vous aidera à mieux évaluer la qualité d’une famille et à bien exploiter les informations de votre bilan de suivi.

Et si on arrive à faire passer ces quelques messages, je me dis qu’on aura peut-être pas fait tout ça pour rien !

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