Sevrage, puberté, adoption, quarantaine : peut mieux faire !

Il suffit d’une dizaine de minutes de surf sur les forums, sites de raterie et groupes Facebook pour s’en convaincre : la pratique ultra-majoritaire aujourd’hui en France est de considérer que les ratons sont sevrés de lait à 4 semaines, qu’il faut séparer les sexes à 5, que les codes sociaux sont acquis à 6, cueillir des cerises, et que les ratons peuvent être adoptés et placés en quarantaine de 6 à 8 semaines avant d’être intégrés, et tout est bien qui finit bien.

Et puis, dans la vraie vie, il y a… les ratons adoptés trop jeunes en animalerie et est-ce que je peux les mettre avec mes anciens, et il y a mes ratons de 4 semaines et demi montent leurs sœurs et leur mère je vais les séparer par précaution, et le raton qu’on a cru mâle et en fait c’était une femelle et faut-il la faire avorter, et ma rate a eu un kinder mais je n’ai pas de mâle adulte pour le sevrage social, et j’ai bien sevré mais je n’arrive pas à intégrer mon nouveau à mes deux anciens qui pourtant viennent d’une bonne raterie, et vous allez me dire que vous ne voyez pas le rapport, mais je vais y venir.

Les recommandations classiques ne sont pas trop mauvaises, et assez simples pour former la base d’une bonne recommandation « de santé publique ». Cet article n’est pas là pour remettre en question ce message « grand public », mais pour apporter quelques ajustements à tous ceux qui se demandent pourquoi on fait comme ça, si on ne peut pas faire mieux, ou qui se trouvent en difficulté pour les appliquer.

Cet article est un peu long, car il m’a semblé cohérent d’aborder tous ces sujets ensemble. Si vous voulez « sauter » vers l’un des aspects traités (séparation des sexes, sevrage, adoption…), le mini-sommaire ci-contre pourra vous aider. Comme pour les articles du même genre, vous retrouverez les références bibliographiques complètes sur la page des Rats de Bibliothèque, à partir de leur citation résumée ici en [Auteur, année].

Séparation des sexes

Passé quatre semaines, les petits n’ont plus physiquement besoin de leur mère. Ils tètent de moins en moins voire plus du tout (même si on voit de plus en plus de rates très maternelles faire du rab jusqu’à 5 semaines et plus !) et davantage comme un « doudou » que par faim. Leur dentition et leur système digestif sont matures pour se nourrir comme des adultes. Il arrive que la mère les fuie ou les repousse. Ils semblent autonomes, leurs gestes et leurs déplacements sont assez bien maîtrisés, et ils ressemblent à de vrais rats bien terminés en miniature. Par ailleurs, dans cette période, ils peuvent commencer à simuler des comportements d’accouplement, les testicules des petits mâles sont bien apparents et on peut commencer à craindre une portée incestueuse. Alors, quand faut-il séparer les frères du reste de la famille ?

En laboratoire et chez les fournisseurs d’animalerie, il est fréquent de séparer les petits de leur mère entre 3 et 4 semaines. Dans le monde amateur, les recommandations varient mais s’accordent le plus souvent à 5 semaines — bien qu’on puisse encore parfois croiser des 4 semaines et demi voire 4 semaines. C’est à mon avis une recommandation qui pèche par excès de prudence. En réalité, comme nous allons le voir, les bénéfices d’un sevrage tardif sont nombreux, tandis que les risques de portée entre frère et sœur sont inexistants jusqu’à des signes bien repérables de puberté effective. Du reste, si en laboratoire la mère est précocement séparée de ses petits notamment pour des raisons de productivité (remise de la mère à la reproduction), la séparation des sexes est, elle, pratiquée plus tardivement que dans le monde amateur : la plupart des guides à l’usage des professionnels de l’expérimentation animale, par exemple [National Research Council, 2011] recommandent de séparer les mâles des femelles à 7 semaines !

On le sait déjà pour des ratons de 4 semaines, il n’y a pas d’urgence à séparer les ratons de leur mère, ni les frères des sœurs à cet âge, pour plusieurs raisons :

  • Bien qu’ils soient physiquement bien développés et qu’ils n’aient plus besoin de leur mère pour se nourrir, ils ne sont pas psychologiquement matures : il leur faut encore apprendre à bien se comporter en société, à acquérir le langage gestuel et vocal pour interagir sainement avec leurs congénères, ce qu’on appelle les « codes sociaux » qui permettront leur intégration future dans un nouveau groupe après leur adoption, et leur équilibre.
  • À ce titre et à bien d’autres, la présence de la mère continue d’être bénéfique. Une mère n’est pas que nourricière : elle transmet aussi des comportements, sa présence et ses soins continuent de favoriser le bon développement et le futur équilibre des ratons même lorsqu’elle ne les allaite plus.
  • La puberté, même si elle est (légitimement) réputée très précoce chez les rats, n’a pas forcément eu lieu, et observer des simulations d’accouplement n’est pas une raison suffisante pour craindre une portée consanguine et précoce chez les petites femelles.

Si on le croit volontiers pour des ratons de 4 semaines, pourquoi ce ne serait brutalement plus vrai juste après 4 semaines, 6 jours et 23 heures ? En fait, ces considérations peuvent s’étendre au-delà de 5 semaines. Il y a toutes les raisons en élevage amateur de laisser les petits avec leur mère aussi longtemps que possible, c’est-à-dire concrètement jusqu’à l’observation effective de la puberté, plutôt qu’à une date fixe qui a de grandes chances d’être plus précoce que nécessaire. Il suffit pour cela de surveiller matin et soir l’aspect de la vulve des petites femelles (à partir de la cinquième semaine si vous connaissez la date de naissance, dès l’adoption dans le cas contraire), et de les séparer de leurs frères lorsque leur vagin est ouvert (celui des femelles, suivez un petit peu !), un critère facile à observer et sans risque. C’est vraiment facile. Avant de détailler toutes les explications et pour vous convaincre dès à présent, voici une petite fiche (à partager sans modération) qui explique cela.Si vous en avez déjà marre, vous pouvez vous arrêter ici : c’était le message le plus important de l’article ! Si cependant vous préférez connaître plus de détails sur les raisons de cette recommandation, et voir par la suite comment ils s’articulent avec d’autres âges critiques de sociabilisation, restez donc encore un peu ! En plus, comme ça, vous pourrez avoir les photos en gros plan.

La notion de sevrage

Établir une recommandation juste à propos du sevrage n’est pas une chose aisée, en premier lieu car la notion elle-même de sevrage recouvre plusieurs définitions concurrentes, conduisant à des risques de mauvaise interprétation des résultats scientifiques.

Le mot « sevrage » peut aussi bien désigner seulement le sevrage alimentaire (les ratons ne tètent plus) ou au contraire l’ensemble des acquisitions menant à l’autonomie, tant sur le plan nutritionnel que sur les plans psycho-affectif, comportemental et social. Pour marquer cette différence, il est d’usage chez les éleveurs amateurs de distinguer le sevrage physiologique (la fin de l’allaitement) du sevrage psychologique (l’autonomie complète, comportements sociaux inclus). On parle également de sevrage social, ou comportemental ; ces termes sont équivalents, mais diversement utilisés suivant les publics.

Le sevrage physiologique peut se décider, dans le sens où on peut toujours choisir de séparer physiquement la mère de ses ratons. Il s’agit alors d’un sevrage actif : c’est l’éleveur qui effectue le sevrage, en privant les ratons de tout accès à leur mère. Le sevrage peut également se faire « de lui-même » et s’observer d’une manière passive : on laisse la mère et les petits ensemble tant que des tétées ont lieu, et on constate le moment où elles ont cessé. On parle alors de sevrage effectué par la mère (par opposition au sevrage effectué par l’éleveur), bien que la mère ne soit pas la seule en jeu dans le déroulement de ce processus : les actions des ratons, les productions d’hormones et de lait, et le comportement maternel sont hautement dépendants l’un de l’autre [Thiels et al., 1988]. En revanche, l’autonomie psychologique ne se décrète pas — et elle est plus difficile à mesurer. Le développement social et comportemental du raton est un processus graduel, bien décrit dans ce très bon article de Yaya. La « phase de socialisation », qui débute avec le sevrage alimentaire mais se prolonge ensuite, en est une partie cruciale.

Aussi, lorsqu’on parle de « ratons sevrés », on peut aussi bien désigner des ratons que l’on a séparés de leur mère, des ratons qui n’ont plus besoin de lait, que des ratons que l’on estime armés pour une vie d’adulte sur tous les plans. Ces multiples définitions se répercutent dans les interprétations à donner aux résultats d’expériences scientifiques et aux recommandations des éleveurs. Par exemple, la notion de sevrage « précoce » ou « tardif » sous-entend la définition d’un âge normal de sevrage (le sevrage précoce étant le sevrage effectué avant cette date, et le sevrage tardif après cette date), qui elle-même dépend du type de sevrage considéré. Dans la littérature scientifique, la norme est le sevrage forcé à 21 jours : il s’agit d’un sevrage actif, consistant en une séparation physique de la mère et des petits et de fait, à une fin brutale des apports de lait maternel. Ce choix est notamment indispensable dans les ménageries où l’on utilise l’œstrus postpartum pour la reproduction : il importe de séparer la portée précédente avant la naissance de la suivante. Les sevrages précoces rencontrés dans les études (il s’agit toujours de sevrage actif) s’effectuent typiquement à 18, 15 voire 12 jours, et fournissent des modèles animaux pour l’étude de la privation maternelle. Les sevrages considérés comme tardifs sont plutôt d’une trentaine de jours, allant exceptionnellement jusqu’à 35 jours, et peuvent être dirigés par l’expérimentateur ou spontanément observés.

À l’inverse, dans le monde amateur, on parlera plus volontiers de « ratons sevrés » lorsque les petits ont véritablement acquis l’autonomie physique et psychologique, et sont prêts à rejoindre une nouvelle famille et à être intégrés à d’autres rats. Cependant certains particuliers moins informés ou qui ont acquis une culture de l’élevage dans d’autres milieux sont susceptibles de parler de ratons sevrés pour des ratons qui ont juste cessé de téter leur mère. Pour éviter les ambiguïtés et les malentendus, mieux vaut toujours parler d’âge en semaines plutôt que de « rats sevrés » (méfiez-vous des particuliers du bon coin qui vous affirment que oui oui ils sont sevrés, sans vouloir donner de chiffre !). Ici, notre but est bien de nous intéresser à l’âge idéal où séparer les ratons de leur mère dans la perspective de faire d’eux des animaux de compagnie équilibrés, qui ne poseront pas de problème à leurs adoptants et leurs colocataires. C’est en ce sens que l’interprétation de la littérature scientifique doit se faire avec le regard d’un éleveur amateur et non d’un chercheur ou d’un grossiste.

Bénéfices de la présence maternelle

La mère n’est pas qu’un distributeur de lait : dès la naissance, outre l’allaitement, elle prodigue des soins, apporte de la chaleur, fait la toilette de ses petits. On a déjà évoqué l’importance des soins maternels dans le développement neurologique des ratons. À mesure qu’ils grandissent, elle gagne également un rôle de modèle et d’exemple — les ratons apprenant beaucoup par mimétisme, en observant et copiant leur mère — et d’éducatrice active en punissant des comportements inappropriés (mordillements trop forts par exemple) ou en pratiquant les codes et comportements sociaux (vocalisations, postures de dominance et de soumission…). Cette dimension comportementale et sociale des apprentissages est particulièrement intense entre 3 et 5 à 6 semaines chez le rat.

Une très abondante littérature, dont on pourra consulter une synthèse par exemple dans [Marmendal, 2005], est consacrée aux lourdes conséquences d’un sevrage précoce : modifications neurochimiques et comportementales, augmentation de l’anxiété et des réactions pathologiques au stress, réduction des comportements d’exploration, inhibition du comportement maternel des femelles ultérieurement reproduites, modification du comportement alimentaire, etc. [Doumerc, 2004] résume ses sources bibliographiques (que je n’ai malheureusement pas pu me procurer intégralement) par les affirmations suivantes :

« des études montrent qu’un sevrage précoce génère une augmentation de nervosité et une diminution d’assurance chez les animaux adultes et à l’opposé un sevrage tardif (jusqu’à 6 semaines) assure un développement mental, affectif et social de meilleur qualité. (…) D’autres études laissent penser que la santé et l’espérance de vie sont meilleures si le sevrage est tardif. »

La plupart des études que j’ai pu consulter personnellement se consacrent surtout :

  • aux séparations intermittentes à partir d’un très jeune âge (par exemple, la mère est retirée de la cage quelques heures par jour au cours des deux ou trois premières semaines de vie) ;
  • aux sevrages brutaux (séparation totale de la mère, sans transition alimentaire) avant 21 jours de vie.

Elles ne sont donc pas directement applicables à la question de la séparation des sexes après le sevrage alimentaire. Cependant, on peut en tirer des enseignements, et notamment le fait que les effets néfastes d’un sevrage précoce ne sont pas exclusivement dus à la privation de lait et au changement abrupt d’alimentation induit. En particulier, on observe que de jeunes ratons sevrés précocement ou allaités artificiellement bénéficient considérablement de la présence de leur mère (empêchée d’allaiter) ou d’une autre rate adulte (non allaitante) et ont un meilleur taux de survie, par rapport à un groupe contrôle nourri de la même manière mais sans présence maternelle [Plaut et al., 1974, Koch et Arnold, 1976]. Par ailleurs, même si les études ne se prolongent que très rarement au-delà de l’âge de 3 ou 4 semaines, il n’y a aucune raison de penser que ces effets « non alimentaires » de l’absence ou la présence maternelle cessent du jour au lendemain après le sevrage physiologique.

Cette progressivité est d’ailleurs mesurée dans une double étude remarquable et très complète [Cramer et al., 1990, Thiels et al., 1990]. Elle est consacrée aux comportements de la mère et des ratons et à leurs interactions, filmés en continu jusqu’au 35e jour de vie. La persistance de comportements de maternage est observée jusqu’à la cinquième semaine révolue des petits ; pourtant, la définition de maternage adoptée par les auteurs reste assez restrictive (présence des ratons sous le ventre de leur mère et tentative d’attachement à la mamelle), et ne comptabilise pas d’autres comportements d’interaction (toilette mutuelle, sommeil commun). Le protocole mis en œuvre démontre en particulier que lorsque la mère se voit offrir un compartiment où elle peut s’isoler des petits, elle n’y passe pas davantage de temps avant le sevrage alimentaire qu’après. On peut donc raisonnablement imaginer que son instinct la conduit à rester en présence de ses petits même lorsqu’ils n’ont plus besoin d’elle pour se nourrir, et que ce comportement a une utilité. La progressivité de l’évolution des budgets-temps de la mère comme des ratons indique également à quel point le sevrage est un phénomène progressif, graduel, fait de changements subtils, sans rupture brutale.

Plusieurs autres arguments peuvent être invoqués au bénéfice d’un sevrage tardif :

  • Plus les petits grandissent et moins la mère est indulgente ; elle a tendance à tout leur permettre et laisser faire lors des premières semaines, tandis qu’elle sera plus sévère et plus apte à enseigner les limites et punir les choses « qui ne se font pas » lors des cinquième et sixième semaines.
  • Les éléments d’enrichissement de l’environnement, les jeux, les explorations, les stimulus nouveaux sont d’autant plus bénéfiques que ces découvertes se font dans un climat de confiance et de sécurité. Inversement, l’exposition à des nouveautés peut rapidement devenir un stress négatif, avec un impact néfaste, si le contexte n’est pas serein. La présence de la mère est le meilleur moyen de faire de ces enrichissements et découvertes les expériences les plus positives possibles.
  • Les vocalisations ultrasonores (sons et cris inaudibles pour l’humain car trop aigus), notamment à la fréquence de 50.000 Hz (la fréquence du fameux « rire » du rat sous les chatouilles) s’acquièrent essentiellement après le sevrage alimentaire, et un isolement social entre 3 et 7 semaines perturbe le bon apprentissage de cette vocalisation [Seffer et al., 2015]. Ces signaux forment une partie cruciale du répertoire de communication entre rats, avec les odeurs et la gestuelle.

Pour beaucoup d’autres espèces domestiques, éleveurs comme vétérinaires soulignent l’importance de ne pas séparer les jeunes de leur mère dès la fin de l’allaitement. Les chatons commencent à goûter l’alimentation diversifiée à 4 semaines, l’allaitement cesse entre un mois et demi et 2 mois, mais les comportementalistes recommandent la séparation maternelle à au moins 10 et idéalement 12 ou 13 semaines : ce délai permet de ne pas limiter les apprentissages sociaux à la phase de mimétisme (ou « phase de vicariance », de 4 à 8 semaines) mais aussi de laisser se dérouler la « phase de rejet » (pendant laquelle la chatte apprend les limites à ses petits). Chez le chiot on retrouve les mêmes ordres de grandeur : une alimentation mixte à partir de 3 semaines, la fin de l’allaitement à 5 semaines, mais des comportements sociaux acquis seulement à 8 semaines minimum et certains sites avancent même un âge de 13 ou 14 semaines pour un achèvement complet de la phase de socialisation. A minima, on peut noter que la loi française interdit la cession des carnivores domestiques avant 8 semaines, alors que le sevrage alimentaire est effectué depuis plusieurs semaines — et c’est un minimum considéré comme insuffisant par la majorité des passionnés de ces espèces. De manière assez stable, on retrouve un rapport de 1 à 3 ou 4 entre l’âge du début du sevrage alimentaire et l’âge au sevrage comportemental. Chez le rat, si l’on prend pour repère le début de l’alimentation solide à 2 semaines, cela amène à un âge de séparation maternelle de 6 à 8 semaines, au-delà des 5 semaines souvent recommandées.

Ainsi, dans cette littérature scientifique comme dans la pratique des éleveurs de rats et d’autres espèces, tout concourt à se convaincre que les petits doivent rester en présence de leur mère impérativement jusqu’à au moins 5 semaines de vie, même s’ils n’en sont plus dépendants pour leur nutrition, et au-delà si c’est possible. Bien que les arguments scientifiques soient plus rares pour cette prolongation, les enseignements que l’on tire de ces lectures me portent à croire que la cohabitation lors de la 6ème semaine de vie, autant qu’elle soit possible, ne peut qu’être bénéfique aux ratons pour le développement de leur répertoire comportemental, de leur confiance et leur croissance dans un sentiment de sécurité, de leur résistance au stress et in fine de leur équilibre psychologique futur.

Maturité sexuelle et risque de portée

Bien sûr, tout serait simple et il suffirait de laisser les petits avec leur mère « le plus longtemps possible » jusqu’à leur adoption si un phénomène concurrent ne poussait à les séparer : la puberté des ratons. Le tabou de l’inceste n’existant pas chez l’animal, rien n’empêchera les petits mâles de se reproduire avec leurs sœurs ou leur mère dès qu’ils en seront physiquement capables. De telles portées ne sont évidemment pas souhaitables en règle générale, et conduisent les amateurs à des recommandations très prudentes pour les éviter. Mais quel est réellement l’âge de la puberté des ratons, et à partir de quel âge le risque de portée devient-il réel ?

Comme le sevrage ou d’autres étapes de développement, la puberté est un processus ayant une certaine durée, jalonné par une succession d’événements. Elle débute de manière plus ou moins discrète (modifications hormonales, descente des testicules) et s’achève lorsque l’appareil reproducteur est pleinement fonctionnel. Classiquement, en laboratoire, pour leur commodité et leur proximité avec la maturité sexuelle complète, deux signes (un par sexe) sont choisis comme définition pour la datation de la puberté :

  • Chez la femelle, la « perméabilité vaginale » (ou plus simplement « ouverture vaginale »), c’est-à-dire la disparition de la membrane qui jusque là fermait le vagin. C’est un signe très facile à repérer, même lorsque l’on débute.
  • Chez le mâle, un phénomène similaire mais beaucoup plus difficilement observable, la « séparation balano-préputiale » au cours de laquelle le gland et le prépuce se désolidarisent [Korenbrot et al., 1977]. La forme du pénis se modifie également, mais c’est beaucoup plus difficile à voir, même avec une grande expérience (si quelqu’un a compris les histoires de U, V et W de la thèse de Gersende Doumerc, je veux bien un debrief !).

Autrement dit, comme pour les yeux et les oreilles, les ratons naissent avec des parties génitales partiellement soudées, et ne pourront se reproduire qu’après la résorption de ces soudures et l’ouverture des orifices. De plus il s’agit d’une condition nécessaire, mais pas suffisante : les capacités reproductrices complètes ne seront atteintes que quelques jours voire une à deux semaines après ces premières étapes.

Dans le monde amateur, on retient couramment que la puberté des femelles s’achève à l’âge de 5 ou 6 semaines, et celle des mâles à 7 ou 8 semaines. Si l’on creuse davantage, on peut trouver des chiffres plus précis, mais finalement assez variables d’une expérience à l’autre. Sur un nombre relativement faible de sujets (23 rates et 30 rats), l’étude [Engelbregt et al., 2000] très souvent citée donne un âge moyen de 36,1 jours pour la puberté des femelles et 46,8 jours pour les mâles, à un jour et demi près dans les deux cas. Le célèbre site Rat Behiavor and Biology, à partir d’autres références, donne une fourchette plus large et commençant plus tôt pour la puberté masculine (39-47 jours) tandis que [Doumerc, 2004] relève une très grande variabilité de l’âge de l’ouverture vaginale (entre 28 et 106 jours avec une moyenne à 72).

Rappelons que ces chiffres sont très prudents puisque le critère de datation est antérieur à la pleine maturité sexuelle. Dans une étude menée sur des rats Wistar et Sprague-Dawley [Campion et al., 2013], les auteurs considèrent que si l’on prend en compte l’ensemble des facteurs qualifiant la maturité sexuelle, le système reproducteur des jeunes mâles peut être considéré comme pleinement adulte à partir de 70 jours : la présence de spermatozoïdes dans les épididymes n’est observée qu’autour de 50 jours de vie, la motilité de ces premiers spermatozoïdes est très médiocre et n’atteindra une valeur normale qu’à partir de 63 jours. C’est plus tardif que le repère de 7-8 semaines habituellement donné (cependant, il peut y avoir une fertilité non négligeable, bien qu’inférieure à celle de l’âge adulte, avant la maturité sexuelle totale, ce qui justifie de prendre une marge de prudence par défaut).

Si l’on remonte dans le temps, il semblerait que la puberté ait été plus tardive chez les premiers rats de laboratoire : en 1920, Long et Evans, créateurs de la célèbre souche portant leurs noms, observaient un âge moyen de 76,5 jours à la puberté (53-142) [Long et Evans, 1920] ; une trentaine d’années plus tard, deux statisticiens de la station d’agriculture expérimentale de l’Oregon recensaient des résultats du même type et notaient que l’âge de la puberté avait reculé de près de 30 jours en 50 ans [Warren et Bogart, 1952], notamment en raison de la sélection et de l’amélioration de l’alimentation. Ils citent un grand nombre de travaux antérieurs établissant alternativement la puberté à 47 jours, 53 jours, entre 58 et 61 jours, et même à 80 jours ! On peut donc retenir de cette revue bien conduite la grande variabilité de l’âge de la puberté chez les rats, et dans les études qui entendent l’établir !

Par ailleurs, l’âge à la puberté peut être influencé par de nombreux facteurs :

  • La génétique : certaines familles, lignées ou souches sont plus précoces que d’autres ;
  • La consanguinité : plus elle est forte, plus la puberté est tardive ;
  • La taille, le poids et la vitesse de croissance : en moyenne, les femelles ont leur premières chaleurs lorsqu’elles ont atteint un poids de 100 grammes et les mâles sont fertiles à partir de 200 grammes ; chez ces derniers, le poids pourrait même être un meilleur prédicteur de puberté que l’âge [Satinder, 1983]. Plus les ratons grandissent vite et plus ils seront matures tôt. L’alimentation joue également un rôle, une alimentation riche favorisant une puberté plus précoce ;
  • La présence de mâles [Vandenbergh, 1976] : les phéromones mâles présentes dans les urines des adultes peuvent retarder la puberté des jeunes mâles et accélérer celle des femelles (« effet Vandenbergh ») ;
  • Inversement, la présence de femelles adultes autres que la mère retarderait la maturité des jeunes femelles ;
  • La présence humaine : les mâles manipulés tous les jours depuis la naissance voient leur puberté retardée de plusieurs jours ;
  • La saison et la photopériode : plus la durée journalière d’éclairement est élevée (printemps et été) et plus les femelles seront précoces ; une température ambiante fraîche (automne, hiver avec peu de chauffage) retarde au contraire la puberté des mâles comme des femelles ;
  • Le nombre de petits (les petites portées sont pubères plus tôt) et la proportion de mâles et de femelles dans la portée (les femelles sont plus précoces lorsqu’elles ont zéro ou un frère), et même des phénomènes très fins comme la répartition des sexes dans les cornes utérines (les fœtus femelles stockés entre deux mâles seront plus précoces !).

Il semble donc très hasardeux de fixer un âge absolu où séparer les ratons, tant la date de leur puberté peut varier. Les repères du monde amateur ne sont pas absurdes, mais taillés à la serpe. Il importerait de retenir les dates les plus prudentes s’il était difficile de repérer la puberté concrète, mais cela conduirait à une séparation inutilement précoce dans bien des cas. Or l’ouverture vaginale est un signe vraiment facile à repérer, et qui ne trompera dans aucun cas.

Je joins l’image à la parole ici pour vous en convaincre. Ci-dessous, deux photographies de jeunes femelles (merci aux photographes qui ont dû passer une super soirée grâce à moi !), l’une juste avant, l’autre juste après ouverture vaginale. Vous pouvez cliquer sur les photographies pour les voir en plus grand (et passer pour un sombre pervers auprès de vos amis). De haut en bas sur chaque photo, vous pouvez repérer la papille urinaire (petite protubérance abritant l’extrémité de l’urètre, d’où est émise l’urine), puis l’entrée du vagin (fermée à gauche, ouverte à droite), puis l’anus.

Toutes les personnes que j’ai convaincu de procéder ainsi, même les plus inquiètes, stressées, réticentes, inexpérimentées, paranoïaques… m’ont confirmé a posteriori que c’était vraiment facile à voir. Inratable. Donc, croyez-moi, vous n’allez pas louper l’ouverture vaginale.

Il reste juste à se convaincre qu’il n’y a aucun risque entre le moment où elle se réalise et le moment où on va l’observer, et nous allons voir immédiatement que ce n’est pas non plus un problème.

Il faut noter en effet noter que la reproduction n’est pas immédiatement possible après l’ouverture vaginale ou la séparation préputiale. Chez la femelle, les premières chaleurs n’interviendront que quelques jours plus tard, et sont très rarement fécondantes. Il n’y a donc pas d’angoisse à se dire que si l’ouverture vaginale a lieu dans la nuit les femelles pourraient se retrouver prises le lendemain matin sans que vous ayez eu le temps d’intervenir ! Chez le mâle, la présence de spermatozoïdes fonctionnels dans l’épididyme est observée 5 jours après la séparation préputiale, et il peut se passer encore un peu de temps avant qu’il soit capable de réaliser une séquence d’accouplement complète. Enfin, quels que soient les âges observés dans les études, dans toutes celles que j’ai consultées les femelles sont toujours sexuellement matures avant leurs frères. Je suppose que cela pourrait être un mécanisme d’évitement de la consanguinité, favorisé par sélection naturelle. Dans la nature, en étant capables de se reproduire avant leurs frères, les femelles pourront être prises par d’autres mâles et donner naissance à des petits héritant statistiquement de moins de tares que si elles s’étaient accouplées avec leurs frères. Ce type de comportements et de mécanismes d’évitement de la consanguinité existent effectivement et largement dans le règne animal.

Pour parachever cette discussion, j’en terminerai avec l’expérience des éleveurs amateurs. Toutes celles que j’ai interrogées à ce sujet m’ont confirmé qu’en plusieurs années, parfois 10 ans de pratique régulière, aucun n’a jamais eu de cas de portée non désirée entre frères et sœurs de moins de 6 semaines. Elles étaient convaincues que les « kinder surprises », ces rates d’animalerie toutes jeunes et déjà futures mamans, ont été saillies par des mâles plus âgés : leur père, des demi-frères de la portée précédente laissée avec la mère, des mâles plus âgés d’une autre portée transportés en même temps qu’elles. C’est notamment aussi le témoignage d’amateurs ayant travaillé à la vente en animalerie. Enfin, plusieurs éleveurs m’ont confié en privé ne pas séparer les sexes avant l’adoption à 6 semaines — la pression sociale étant forte en faveur de la norme de 5 semaines, beaucoup n’osent pas le crier sur les toits. Ils n’ont pourtant eu aucun accident, et leurs adoptants reviennent frapper à leur porte.

La recommandation, quasi universelle sur les sites amateurs francophones, de séparer les sexes à 5 semaines peut se comprendre dans un objectif pédagogique : elle vise à sensibiliser les débutants au risque de portée incestueuse et à fournir un repère très simple, qui ne demande aucun effort pour être mis en pratique. Je la comprends, et je pense que le préjudice d’une séparation inutile à 5 semaines reste assez mineur (contrairement à une séparation avant 5 semaines, qui à mon avis ne devrait jamais être pratiquée). Pour autant, et parce que le rat est un animal qui se développe extrêmement vite et pour qui chaque jour compte, je pense qu’il y a un maximum de bénéfices et un risque nul à adopter l’ouverture vaginale comme critère de séparation des sexes. Celle-ci ne se produira que très exceptionnellement avant 5 semaines et assez souvent à 6 semaines ou plus. Cela peut aussi vous faciliter la vie si vous ne possédez pas de mâle adulte pour finir le sevrage comportemental des petits mâles lors de la sixième semaine, ou pour le transport des ratons (qui n’ont pas à être mis dans des boîtes séparées s’ils ne sont pas sexuellement matures).

Sevrage social

Indépendamment du fait que l’on sépare les petits mâles des petites femelles, et de l’âge auquel on le fait, la richesse de l’expérience sociale dès 4 semaines fait partie intégrante du sevrage. Que l’on sépare ou pas à 5 semaines ou après, rester seulement avec la mère ne suffit pas ! Aussi me semble-t-il indirectement néfaste de recommander la séparation systématique à 5 semaines lorsqu’elle s’accompagne, en plus, du sous-entendu qu’il n’y a pas besoin de rencontrer d’autres adultes avant cette date. Ce sont deux choses différentes !

Rencontres avec d’autres adultes

L’apprentissage des codes sociaux est assuré pour partie par la mère et grâce à la présence des frères et sœurs ; cependant, et même avant la séparation des sexes, rencontrer d’autres rats adultes est bénéfique aux ratons. Chaque rat a son tempérament, et la mère ne pourra peut-être pas à elle seule les préparer à tout ce qu’ils sont susceptibles de rencontrer dans leur vie, d’autant qu’elle est souvent plus indulgente avec ses petits qu’elle ne le serait avec d’autres rats. Les exposer progressivement à d’autres « styles » (rats plus ou moins dominants, doux ou un peu plus brutaux…) enrichira leur développement psychologique et social, et permettra la pleine acquisition de la palette des comportements sociaux propres à l’espèce.

Il est bien démontré que l’expérience sociale après le sevrage alimentaire est une des clefs du développement complet du répertoire comportemental des ratons, et notamment pour leur intégration future dans un nouveau groupe, ou l’intégration d’autres ratons plus jeunes qui arriveront après eux [van den Berg et al., 1999, Luciano et Lore, 1975]. Les comportements agressifs face à des intrus sont largement modulés par l’expérience sociale juvénile : plus les ratons auront connu de rats différents dans l’enfance et plus ils accepteront de cohabiter avec de nouveaux rats durant toute leur vie. La richesse de l’expérience sociale dans l’enfance permet aussi le développement de l’empathie et de la solidarité envers les congénères : par exemple, les rats montreraient davantage d’empathie envers des rats d’une couleur à laquelle ils ont été confrontés pendant le sevrage, ou avec laquelle ils ont eu auparavant des interactions sociales positives [Bartal et al., 2014]. Le répertoire de vocalisations, essentiel à la bonne communication au sein de l’espèce, se développe aussi beaucoup au contact d’individus divers [Seffer, 2015].

Les rencontres avec un ou plusieurs autres adultes peuvent commencer dès 3 semaines, en présence de la mère. Les rencontres auront lieu sur le lieu de sortie habituelle, en respectant une certaine progressivité et en restant attentifs aux signes de stress, de manière que le niveau de stress reste contrôlé et qu’un climat serein préside à chaque expérience nouvelle. On peut commencer par exemple par une seule rate adulte de très bon caractère, soumise, douce, et qui s’entendait très bien avec la mère avant sa portée ; les rates ayant déjà eu une portée font également de bonnes candidates, leur expérience de la maternité les rendant plus douces et indulgentes avec de jeunes ratons. De jour en jour on pourra multiplier les expériences, ajouter de nouvelles rates, des rates un peu plus dominantes, en évitant bien sûr de présenter des adultes dont le comportement social n’est pas irréprochable (dominantes très tyranniques ou brutales, rates très stressées) et qui risqueraient de donner un mauvais exemple. Jusqu’à 4 semaines et demi ou 5 semaines, il est préférable de se limiter à des présentations avec des femelles adultes : cela permet tout simplement de laisser la mère sur le terrain de rencontre, ce qui sécurise les petits et leur permet d’aborder cette nouvelle expérience en confiance (si les ratons ne sont pas pubères, la mère, elle, est généralement prête à être de nouveau gestante dès 3 semaines et quelques jours et ne doit donc pas rencontrer de mâle). Il arrive cependant que la mère soit plus nerveuse que ses ratons lors des premières rencontres. Dans ce cas et si les ratons restent curieux et ne montrent pas de signes d’anxiété, il est possible de les laisser rencontrer d’autres adultes sans leur mère. A l’inverse dans un groupe de femelles très tranquilles, il est possible de réintégrer la mère et toute sa portée dans la cage commune des adultes, si elle est adaptée et bien aménagée, dès le courant de la quatrième semaine après plusieurs jours de présentations sans accroc.

Toujours à partir de 4 semaines et demi ou 5 semaines, des rencontres entre les petits mâles et des mâles adultes peuvent également être initiées, sans la mère bien sûr, toujours en respectant une progressivité et en sélectionnant soigneusement les adultes pour cette tâche. On évitera de présenter un mâle aux petites femelles, même si elles ne sont pas matures (cela peut déclencher une puberté précoce). Lors de la sixième semaine au plus tard, il importe de présenter aux ratons des adultes plus stricts (sans être violents) et très carrés dans leur perception de la hiérarchie. Ils vont se charger d’apprendre aux ratons à réagir correctement aux signaux de domination et à se soumettre, en les maintenant sur le dos, en pétrissant leur ventre et en reniflant leurs parties génitales avec insistance jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement immobiles. Ce n’est pas le moment le plus agréable de l’apprentissage mais c’est un passage nécessaire. Souvent, après les premières dominations, les petits jouent à reproduire ces gestes entre eux une fois rentrés dans leur cage, et s’ils ne font pas les fiers en présence de l’adulte qui leur a enseigné ce comportement, ils ont l’air de beaucoup s’y amuser ensuite : c’est le « play-fighting » (littéralement « jouer à se battre »), une activité également très importante pour le développement comportemental [Pellis et al., 1997].

Sevrage psychologique après la séparation des sexes

Si vous avez séparé les mâles des femelles avant 6 semaines, en raison d’une puberté précoce ou parce que vous avez préféré vous en remettre à la recommandation commune de la séparation à date fixe, l’apprentissage des codes sociaux n’est pas pleinement réalisé, et les ratons doivent impérativement continuer à côtoyer des adultes. Les femelles pourront rester avec leur mère et seront intégrées au groupe de femelles auquel la mère appartenait avant la naissance. Il faudra au moins un adulte référent pour leurs frères. Suivant le tempérament des mâles que vous possédez, vous pourrez choisir un mâle sympa (mais ayant un bon sens de la hiérarchie) à séparer de son groupe pour le mettre avec les petits dans la cage d’éveil, ou intégrer complètement les petits dans un groupe de mâles. Ces intégrations seront d’autant plus faciles que vous aurez commencé des présentations un peu avant la date de séparation. Si vous avez attendu les signes visibles de puberté et qu’à 6 semaines révolues ils ne sont pas là, le sevrage psychologique aura continué naturellement avec la mère et sans doute désormais ses compagnes de cage ; continuez à surveiller l’ouverture vaginale et soyez tout de même prêts à séparer les petits mâles du groupe s’ils ne sont pas adoptés au moment où la puberté se produit. Idéalement, placez les petits mâles avec un ou plusieurs mâles adultes : même s’ils en ont « moins » besoin qu’en cas de séparation à 5 semaines, ce surplus d’éducation ne leur fera pas de mal.

L’âge d’adoption

En France et dans beaucoup d’autres pays, les amateurs considèrent que les ratons sont pleinement sevrés à 6 semaines, c’est-à-dire qu’ils sont autonomes physiquement, cognitivement, émotionnellement et socialement, et donc prêts à rejoindre une nouvelle maison. Le plus souvent, les éleveurs amateurs proposent donc l’adoption de leurs petits à partir de 6 semaines révolues. Cette date peut se discuter dans certaines limites : à mon avis, l’âge idéal d’adoption se situe entre 6 et 8 semaines suivant les contextes, chaque âge présentant ses avantages et ses inconvénients. C’est ce que nous allons voir maintenant.

La plupart des amateurs proposent la cession de l’animal à partir de 6 semaines. Il s’agit d’un âge minimal : le sevrage doit être terminé pour que l’adoption soit possible, mais cela ne nous dit pas s’il y a un intérêt ou des inconvénients à garder les ratons au-delà de cet âge et à les faire adopter un peu plus tard. Nous allons voir que la norme de l’adoption à 6 semaines, qui s’est largement imposée chez les amateurs français, pourrait être assouplie (et l’est, de fait, pour de simples raisons de calendrier parfois). En effet, cette norme représente un bon compromis entre différents éléments en faveur et en défaveur d’une adoption plus tardive ; suivant l’importance que l’on accorde aux uns et aux autres, on pourrait être fondé à préférer un autre âge, et je pense personnellement qu’il y a une place pour des pratiques différenciées, prenant en compte les cas particuliers, les convictions et l’expérience personnelle de l’éleveur.

Le débat sur l’âge minimum d’adoption se focalise généralement sur la fourchette entre 6 et 8 semaines : 6 est la pratique commune en France, 7 ou 8 sont régulièrement rencontrés dans certains pays et occasionnellement en France chez quelques éleveurs amateurs cherchant à questionner leurs pratiques (ou à se distinguer des autres). Il ne me semble pas avoir rencontré d’éleveur ayant fixé un âge minimal d’adoption à une valeur strictement supérieure à 8 semaines.

L’argument qui emporte la décision de l’éleveur est généralement lié à la maturité psychologique, la maîtrise des codes sociaux et la facilité d’intégration. A 6 semaines, le raton est considéré comme sevré, mais on peut craindre que sa connaissance des codes sociaux soit encore un peu fragile et puisse gagner à être approfondie par un complément d’éducation avec des adultes, ce qui plaide en faveur d’une adoption un peu plus tardive que de coutume. Inversement, plus on attend pour l’adoption, plus le raton risque d’être perçu par son futur groupe comme un concurrent, menant à une intégration plus difficile ; cet argument est plutôt à l’avantage de l’adoption à 6 semaines. On trouve dans la littérature scientifique des arguments à l’appui de ces deux intuitions.

De meilleurs codes sociaux jusqu’à 8 semaines ?

En ce qui concerne le premier point, on peut en effet noter que plusieurs auteurs considèrent que la période critique d’acquisition des codes sociaux s’étend de 21 à 45 voire 56 jours de vie, soit au-delà de la 6ème semaine révolue, et potentiellement jusqu’à la 8ème. Elle est « critique » dans le sens où toute privation sociale avant qu’elle soit achevée aura des conséquences négatives durables sur le rat, et ce, même s’il est réintégré ensuite dans un groupe [Einon et Morgan, 1977]. Les effets, différents de ceux de la privation maternelle avant sevrage, sont importants : anxiété, hyperactivité, goût pour les drogues, diminution de la capacité à effectuer des tâches en coopération [Hall, 1998]. En particulier, l’expérience sociale après sevrage a une importance cruciale pour l’intégration : un nouvel arrivant ayant été privé de contacts sociaux pendant l’adolescence a plus de risques d’être agressé, blessé, ou de perdre du poids lorsqu’on lui fait rejoindre un groupe de rats n’ayant, eux, jamais vécu seuls [Luciano et Lore, 1975] ; il risque également d’avoir des comportements agonistiques ou agressifs non seulement avec les subordonnés mais aussi avec les rats plus dominants que lui, ignorant la hiérarchie en place [Hall, 1998]. Or, en cas d’adoption à 6 semaines, la pratique courante est de garder le raton en quarantaine pendant 2 semaines : il serait alors privé de contacts sociaux pendant une période critique ! On pourrait alors préférer ne le faire adopter qu’à 7 ou 8 semaines, pour qu’il achève ses apprentissages sociaux à la raterie, et ne soit isolé en quarantaine qu’à une période où ce sera moins dommageable pour lui.

Une intégration plus difficile après 6 semaines ?

Parallèlement, à l’appui du deuxième point, on remarquera que chez le rat comme chez beaucoup d’autres espèces existe un phénomène dit d’« exemption juvénile » : pour des raisons de survie de l’espèce, on ne s’attaque généralement pas aux plus jeunes — au moins passé un certain âge (l’exemption juvénile ne concerne pas les nouveaux-nés, qui peuvent être victimes d’infanticide pour d’autres raisons) et ensuite, tant qu’ils ne sont pas pubères. Le comportement face à un intrus sur le territoire (sans protocole d’intégration en terrain neutre tel que pratiqué par les amateurs : l’intrus est ici directement déposé sur le territoire d’un autre rat, adulte) dépend largement de son âge : chez les mâles Long-Evans, les attaques sont rarissimes avant 40 jours, deviennent plus fréquentes et violentes entre 41 et 60 jours, et sont quasi systématiques après 61 jours [Thor et Flannelly, 1976]. Chez des rats sauvages maintenu dans un enclos écologique, on a observé de même une exemption totale jusqu’à 50 jours (et partielle jusqu’à 86 jours). Ces dates coïncident à peu près avec les âges moyens de la puberté dans ces mêmes populations, ce qui est logique : une fois pubère, le raton devient un concurrent à la reproduction, et sera donc moins bien accepté. La puberté des mâles étant achevée, chez nos domestiques, vers 8 semaines, il conviendrait de planifier une intégration du nouveau dans son groupe avant cet âge. Si l’on inclut les deux semaines de quarantaine recommandées, on aboutit bien à une adoption à 6 semaines.

Un bon compromis

Comment concilier ces contraintes apparemment contradictoires ? Il me semble que le point central est que l’éleveur et l’adoptant déterminent ensemble le souhait ou la nécessité de faire une quarantaine, dans quelles conditions elle pourrait se faire, et de mettre cette information en balance avec les possibilités de prolongation de sevrage sur le lieu de naissance, et d’autres contraintes moins « nobles » mais dont il faut tout de même tenir compte, comme les dates de disponibilités de chacun et les possibilités de covoiturage. L’essentiel étant, à mon avis, que le raton ne soit pas seul entre 6 et 8 semaines.

Aussi, si l’éleveur ou naisseur ne possède pas de mâles adultes, l’adoption des petits mâles peut être avancée au courant de la 5ème semaine (à la séparation des sexes, de préférence si elle a été effectuée à l’ouverture vaginale et non à date systématique), à condition qu’il puisse être mis immédiatement en compagnie d’au moins un adulte. Cela implique pour l’adoptant de ne pas faire de véritable quarantaine — ce qui est envisageable si l’éleveur a été sanitairement irréprochable pendant toute la portée (quarantaine stricte à partir de 15 jours avant la saillie et jusqu’au sevrage), habitude bien sûr chaudement recommandée. Une solution intermédiaire pour l’adoptant est de garder en quarantaine le raton avec un seul rat extrait de son groupe ; l’adulte est « sacrifié » sur le plan sanitaire (il sera contaminé si le raton déclare une maladie contagieuse pendant la quarantaine) mais les autres adultes seront préservés, et cela permet en échange de ne pas sacrifier la bonne sociabilisation du raton adolescent. Cela peut également faciliter l’intégration finale, le nouveau ayant l’opportunité de se faire un allié pendant cette période.

Si l’adoption a lieu à 6 semaines, on pourra recommander la même chose, ou conseiller l’adoption simultanée de deux ratons (ou plus !). En principe, à 6 semaines les ratons n’ont plus strictement besoin de la présence d’un adulte : c’est surtout le maintien de contacts sociaux et la possibilité d’exercer les comportements juste appris qui est déterminante. Deux jeunes ratons (ou plus) peuvent donc passer leur quarantaine ensemble, sans risque sanitaire pour le groupe en place. Cette solution a également l’avantage de faciliter l’intégration, les deux ratons pouvant se rassurer l’un l’autre, et l’équilibre du groupe à long terme (en particulier si le groupe est composé de rats déjà nettement plus âgés : deux rats du même âge auront un rythme de vie et des centres d’intérêt plus proches, notamment le jeu lors des premiers mois, ils risqueront moins l’ennui qu’un raton se trouvant seul dans sa classe d’âge).

Si l’adoptant n’a aucune possibilité de « quarantaine à plusieurs », l’adoption à 7 ou 8 semaines prend tout son sens. Les ratons pourront ainsi conserver des contacts sociaux et affermir leurs apprentissages, et auront l’âge de supporter une quarantaine isolée chez l’adoptant sans dommages psychiques. Il est possible qu’une fois chez l’adoptant l’intégration soit un peu moins rapide ou un peu plus tendue qu’avec un raton plus jeune, qu’il se fasse renifler et courser avec plus d’insistance, mais à long terme, c’est une stratégie payante pour les intégrations futures, lorsque le même raton sera dans la position de l’ancien face à des nouveaux.

Sous réserve que le raton ne soit pas seul entre 6 et 8 semaines, la date d’adoption peut être décidée en fonction de contraintes plus pratiques ou de critères plus égoïstes. Tant que cela ne lui est pas dommageable, il n’y a aucun mal à cela ! Les adoptants désirent souvent avoir leur raton le plus tôt possible, impatients de le rencontrer et de profiter de sa bouille attendrissante de bébé. L’éleveur, lui, a peut-être besoin d’un peu répit après 6 semaines consacrées à la portée — ou besoin de libérer une cage pour la prochaine ! Les adoptions ayant souvent lieu le week-end et les ratons n’ayant pas tous le bon goût de naître un samedi ou un dimanche, c’est peut-être 6 semaines et demie qui sera le plus approprié pour tout le monde. Si l’adoptant compte sur un covoiturage pour récupérer son raton à l’autre bout de la France, il est possible que l’adoption ne se fasse qu’à 8 semaines… uniquement faute d’avoir trouvé un trajet plus tôt.

Alors finalement : 4, 5, 6, cueillir des cerises ?

Pour conclure, je dirais que les chiffres et recommandations standard (sevrage physiologique à 4 semaines, séparation des sexes à 5 semaines, sevrage psychologique et adoption à 6 semaines) sont des recommandations raisonnables, simples, qui ont le mérite d’être compréhensibles par tous, mais qui peuvent être améliorées si on s’en donne la peine et qu’on a l’audace de sortir des sentiers battus (et de défendre ses choix !).

En ce qui concerne la séparation des sexes, je ne vois aucune bonne raison de la faire à date systématique plutôt qu’à l’ouverture vaginale, en dehors de la peur de ne pas voir, qui s’efface généralement dès le premier essai. La fiche récapitulative illustrée peut être diffusée largement à cet effet !

En ce qui concerne le sevrage social, il est toujours bénéfique de rencontrer d’autres adultes que la mère, dès 4 semaines, indépendamment de la séparation des sexes. Cela peut se faire avec des femelles adultes jusqu’à la puberté, puis avec des mâles si nécessaire, en sortie d’abord (et cela peut être suffisant : vie commune permanente avec la mère + une bonne sortie tous les jours avec une ou des adultes, de 4 à 6 semaines, c’est très bien !). Si vous suivez la recommandation de séparation à l’ouverture vaginale, le sevrage social a toutes les chances d’être considérablement simplifié, sans avoir forcément besoin de mâles, en se faisant simplement avec la mère et ses copines jusqu’à l’adoption. La puberté en réalité arrive rarement avant 6 semaines chez les femelles (et on a encore une semaine bien tassée derrière pour les mâles). L’intégration dans un groupe de mâles est rarement indispensable ! Il ne faut pas non plus se l’interdire : si on n’a des mâles cool sous la main, c’est dans ce cas une très bonne chose. Mais il ne faut pas non plus se frapper si on ne peut pas (d’ailleurs, dans beaucoup de pays, ça ne se fait pas du tout !)

En ce qui concerne l’adoption à partir de 6 semaines, c’est une recommandation raisonnable, testée et approuvée par les amateurs français pendant 10 ans, mais qu’il ne faut pas non plus s’interdire de s’adapter à des cas particuliers, et de questionner par rapport à la pratique (ou non) de la quarantaine sanitaire. Je ne verrais aucune objection au choix de fixer cette date à 7 semaines parce qu’on aurait personnellement constaté que c’était profitable aux ratons. En revanche, je pense que l’habitude de faire suivre une adoption à 6 semaines par une quarantaine de 2 semaines peut être dommageable à un raton seul, et je m’interroge sur la part de causalité entre cette pratique et certaines difficultés d’intégration régulièrement rencontrées par les propriétaires de rats. Oh, pas forcément tout de suite, mais parfois des mois plus tard, lors de l’arrivée d’un nouveau, mal accueilli par des anciens qui eux ont vu leur éducation sociale perturbée des mois plus tôt, par l’isolement pendant leur propre quarantaine ! Pour pratiquer moi-même la « quarantaine à deux » depuis des années, après avoir à mes débuts adopté mes ratons un par un, j’ai constaté une nette amélioration de la facilité des intégrations dans mon groupe et une chute franche des problèmes comportementaux à l’adolescence (en fait, je n’ai plus jamais eu à castrer un rat depuis que j’adopte par deux !). Quand je vois les difficultés croissantes rencontrées dans certaines intégrations, ou des conseils désormais de routine pour une procédure d’intégration épouvantablement longue, compliquée et stressante (changer plusieurs fois de cage, cages vides, etc.), je me dis que ce n’est pas normal, et que nos pratiques de sevrage social et de quarantaine pourraient bien avoir quelque chose à voir là-dedans.

Je ne peux donc que vous encourager à :

  • Adopter (ou conseiller à vos adoptants de prendre) deux ratons du même âge plutôt qu’un seul, même si vous possédez (qu’ils possèdent) déjà des rats ;
  • Si ce n’est pas possible, envisager la possibilité de « sacrifier » un adulte pour tenir compagnie au raton adopté pendant la quarantaine, à condition que de bonnes pratiques sanitaires aient été respectées en amont (quarantaine stricte de la saillie au sevrage) ;
  • Si les deux premières solutions ne conviennent pas, éleveur et adoptant devraient sérieusement discuter de repousser l’adoption à 7 ou 8 semaines.

La plupart des personnes ayant un minimum d’expérience s’attendent à une adoption à 6 semaines et n’interrogeront pas un éleveur sur ce choix, mais risquent de le faire si on leur propose d’adopter à 5 ou à 7, voir de hausser sérieusement les sourcils si les mâles sont encore avec les femelles à 6 semaines (d’où le fait que je connais plusieurs qui pratiquent… sans le dire publiquement). J’espère avoir donné ici des éléments de réponse pour favoriser les choix raisonnés de chacun, et le dialogue mutuel, face à des choix qui pourraient ne pas être ceux qu’on ânonne à longueur de groupe Facebook, sans pour autant qu’ils soient stupides. Ou même, allez savoir ! meilleurs.

 

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