Phénotype toi-même !

S’il y a bien un mot du jargon des biologistes qui a été adopté et sur-utilisé, de manière plus ou moins heureuse, dans la communauté des amateurs de rats domestiques, c’est bien le mot « phénotype ». Parce que tout le monde l’emploie à toutes les sauces, trop souvent à tort et à travers, et parce qu’il est plus souvent un bâton que l’on prend pour battre son voisin, ou une frontière que l’on utilise pour bien démarquer la limite entre les bons et les méchants, qu’un concept biologique porteur de sens, il me tenait depuis longtemps à cœur de remettre un peu l’église au milieu du village, et partager quelques éléments de réflexion à ce sujet.

Quelques définitions

En sciences du vivant, le phénotype d’un individu est l’ensemble de ses caractères visibles, observables. C’est tout. La couleur d’un rat fait partie de son phénotype (et de son génotype, cela fait partie des rares traits pour lesquels la correspondance est simple, ce qui fait son succès). Mais la présence de certains anticorps dans son sang, identifiables par des analyses, fait aussi partie de son phénotype. Ou le fait qu’un rat soit le dominant de son groupe fait aussi partie de son phénotype. En grec, « phéno » signifie apparaître, se montrer, se manifester. Tout ce qui s’exprime dans un individu, dans le monde réel, constitue son phénotype.

On l’utilise le plus souvent par opposition au génotype, l’ensemble des caractères génétiques (allèles) présents dans l’ADN de cet individu, le code génétique présent dans le noyau de ses cellules.

Il n’existe pas, le plus souvent, de correspondance automatique et univoque entre phénotype et génotype. Le phénotype est l’alliance de l’expression des gènes, du développement de l’individu de l’embryon jusqu’à sa mort, de l’environnement dans lequel il vit. En fait, la relation entre génotype et phénotype est au cœur de la génétique moderne. Dans quelques cas bien particuliers, on parvient à faire la relation entre un ou quelques gènes, et un ou quelques caractères observables. Le plus souvent, c’est plus compliqué que ça.

Je ne suis pas un numéro phénotype !

En ratouphilie, il est coutume de décrire l’apparence physique macroscopique d’un rat en quelques grands traits : couleur, dilution, marquage, type de poils, type d’oreilles. Par exemple : « Hooded bleu standard lisse. » Comme il n’y a pas de races chez le rat, et que « description » ça devait être vulgaire, à un moment qui m’échappe, on s’est emparé du mot « phénotype », bien que cette brève description ne soit qu’une vue extrêmement partielle d’un phénotype.

A côté de ça, d’autres caractères observables, comme par exemple le poids, ont été progressivement exclus du champ de ce que nous nous sommes mis à désigner par « phénotype », alors qu’ils en font essentiellement partie. Parce que nos rats ne sont pas seulement des phénotypes (mais des compagnons de vie, des individus, à qui nous donnons un prénom, sur qui nous projetons des sentiments, etc.), par ricochet le mot « phénotype » en est venu à incarner toutes les pratiques que nous voulons dénoncer (reproduction intensive, mépris de la santé, dissimulation des informations, etc. etc.). Le mot « phénotype » est devenu un fourre-tout pour désigner « tout ce qui est Mal dans la reproduction du rat domestique ».

Et on en est arrivé à cette hideuse expression qui ferait sauter de sa chaise n’importe quel biologiste :

« Reproduire au phénotype » (= c’est mal)

Ou « reproduire du phénotype », ou « des phénotypes », ou « faire du phénotype », toutes les variantes existent. Le sous-entendu là-dessous étant « faire reproduire deux rats dans l’unique but de produire des ratons d’un certain type ou d’une certaine variété, sans aucune considération pour la santé, le tempérament ou tout autre critère de sélection », sauf que ce n’est pas ce que dit le mot « phénotype ». Je maintiens que cette formulation est absurde et délétère. Elle sous-entend que le phénotype d’un individu se limite à sa couleur et quelques traits physiques. Elle sous-entend que tout éleveur qui intègre des critères physiques dans ses choix de sélection est une mauvaise personne. Elle sous-entend que santé et phénotype sont incompatibles, irréconciliables, mutuellement exclusifs. Or, non seulement c’est faux (et prétendre le contraire ne sert qu’à jeter l’opprobre sur les gens qui ne nous plaisent pas), mais c’est se priver de critères de sélection qui sont, en réalité, quasiment les seuls qui soient à notre disposition. Jusqu’à preuve du contraire, oui, nous faisons reproduire des phénotypes, et nous sélectionnons, tous, sur des critères phénotypiques, pour une raison limpide : c’est la seule chose à laquelle nous avons accès. Scoop : nous reproduisons des organismes vivants, qui ont une existence réelle et concrète dans le monde physique, appelons ça des phénotypes si on veut. Nous faisons naître des phénotypes, pas des cartes génétiques. Le jour où nous construirons nos ratons dans des éprouvettes après avoir génotypé des gamètes, on pourra en reparler.

Le phénotype c’est la santé

En attendant, nous avons des critères phénotypiques, et une partie d’entre eux vont tout-à-fait dans le sens de la santé :

  • Nous sélectionnons des rats de bon poids, considérant qu’un rat chétif ou obèse n’est pas en bonne santé et ne transmettra pas un bon patrimoine à ses enfants. C’est un critère phénotypique.
  • Nous sélectionnons des rats qui savent vivre en société et qui ne mordent pas à vue le premier doigt humain qui passe. Nous excluons les rats agressifs hormonaux de la reproduction. Ce sont des critères phénotypiques.
  • Nous apprécions la morphologie générale de nos rats : la robustesse de leur squelette, la bonne conformation de leur mâchoire, la ligne dessinée par leur colonne vertébrale… ce sont des critères phénotypiques, que nous savons d’ailleurs de moins en moins bien repérer et prendre en compte, alors que ce sont des facteurs de bonne santé.
  • Nous compulsons les généalogies de nos rats pour savoir, exemple au pif, combien de leurs ascendants et collatéraux ont eu des tumeurs mammaires, histoire de sélectionner si possible des familles dans lesquelles il y en a moins que d’autres. Allez encore un scoop : avoir une tumeur mammaire ou être chronique respiratoire appartient au phénotype d’un rat. (Je sais, c’est dur. Buvez un coup d’eau.)

Les recherches généalogiques et l’utilisation des informations indirectes apportées par une famille sont extrêmement précieuses, car ce sont à peu près les seuls leviers que nous avons pour jauger les potentialités génétiques de nos rats (avec le degré d’incertitude et d’approximation que cela implique, car nous essayons… de déduire, à partir des phénotypes que nous observons, des informations sur les gènes). Mais une fois que l’on a identifié une fratrie dont on pense qu’elle mérite d’être sélectionnée, comment choisit-on le membre de la fratrie qui perpétuera cette bonne famille ? Je vous le donne en mille. « Au phénotype ». Parce que c’est le plus grand, le plus cool, le plus intelligent, le plus costaud, la bonne forme de tête ou la couleur qui nous plaît. Et ce n’est pas pour ça que ça ne sera pas une reproduction ayant notamment pour but d’améliorer la santé.

Les mots sont importants

Attention, je ne suis PAS en train de dire que c’est bien de reproduire deux rats juste parce qu’ils sont verts et qu’on veut fabriquer des bébés rats verts ! (D’ailleurs, je m’interroge sincèrement sur la raison pour laquelle on appelle ça « reproduire au phénotype » plutôt que « reproduire au génotype », ça n’aurait pas moins de sens !). Je suis en train de plaider pour cesser d’appeler cela « reproduire au phénotype », et pour défendre une sélection qui marche sur ses deux pieds, en cessant de considérer qu’avoir des critères phénotypiques pour choisir de reproduire un rat serait mal, ou incompatible avec une reproduction « santé » bien faite, sérieuse et honnête. Parce qu’à force de dire que c’est Mal, on va finir par s’interdire d’utiliser des critères physiques pour notre sélection, alors que certains d’entre eux concourent à la santé ; on va finir par perdre ce savoir-faire de nos aînés qui savaient jauger d’un coup d’œil quelques qualités essentielles d’un reproducteur (savons-nous seulement encore le faire ?).

Comme si, aujourd’hui, pour être un « bon éleveur », une « raterie sérieuse », il fallait fermer totalement les yeux sur les traits physiques, mettre un pudique mouchoir par-dessus, prouver qu’on est « au-dessus de ça ». Au risque d’ignorer des traits importants pour la santé. Au risque de jeter automatiquement le soupçon sur une portée dans laquelle il y a des couleurs récessives, ou de considérer automatiquement que, parce que les parents sont noirs ou agoutis, la portée est meilleure qu’une autre.

Et les préférences dans tout ça ?

Vous allez me dire : y a pas que la santé dans les critères phénotypiques, tu transformes un extrême en un autre. C’est vrai. Aussi, parce que cette réflexion ne serait pas complète sans aborder ce point : oui, le phénotype inclut des traits physiques, esthétiques et uniquement esthétiques, pour lesquelles on peut avoir ou ne pas avoir de préférences. Il n’est pas vulgaire ou honteux d’aimer une couleur, ou de ne pas souhaiter adopter de rats de telle ou telle variété. Cela ne veut pas dire que c’est la seule chose qui nous intéresse, ou que l’on est prêt à tout pour l’avoir. Mais je ne vois pas pourquoi « il est léchouilleur » est un critère de choix plus noble que « il est bleu ». Et si je choisis les portées et les éleveurs chez qui j’adopte sur des critères d’éthique, de méthode (ce sont deux choses différentes), d’affinités entre humains, de potentiel santé, une fois les petits nés, comme la plupart des gens, j’ai une préférence pour un raton sur un autre sur des critères physiques (quels autres critères sont disponibles, sur des photos quand ils ont deux ou trois semaines ?) Une reproduction où il y a des bébés d’une couleur rare n’est pas forcément une portée pourrie de futurs malades agressifs perclus de tumeurs, pas plus qu’une portée de deux parents agoutis ne produira automatiquement des amours sur pattes qui vivront quatre ans. Je trouve dommage qu’il soit devenu tellement tabou de le dire qu’il faille cacher ses préférences derrière des monceaux de bonnes excuses, et je trouve cette pente dangereuse.

Un peu d’honnêteté et de discernement ne nous fera pas de mal là-dessus. Et à mon avis, ça commence par veiller à notre usage de ce gros vilain mot qu’est devenu « phénotype ».

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