Un état des lieux du RED francophone

J’aime les rats topazes, depuis toujours, je ne l’ai jamais caché et je n’en ai absolument pas honte. Aussi, je me désole depuis des années de le voir se raréfier, de voir de bons reproducteurs homozygotes ou porteurs être intégrés à des projets de reproduction ne cherchant pas du tout à le faire ressortir, de voir des familles s’éteindre à coup de malchance, et, bien sûr, de ne pas réussir à en adopter un qui serait issu d’un travail de raterie compatible avec mes valeurs, ma vision de l’éthique et d’une « bonne » reproduction.

Si vous ne connaissez pas, un rat topaze, c’est ça :

(Photo d’un rat appartenant à Sherwood Forest Stud, sur le site de la NFRS. Pas vilain le bonhomme non ?)

Le gène RED (red-eyed dilute) est un gène qui, sous sa forme récessive, inhibe en partie la fabrication des pigments noirs et bruns qui colorent normalement le rat. Un rat homozygote pour le RED sera de couleur topaze (sur base agoutie) ou beige (sur base noire) en l’absence d’autre mutation, et peut se combiner à d’autres gènes pour donner des couleurs dites « double dilution » ou « triple dilution » (platine russe, topaze russe, silver fawn…). La couleur des yeux va du rubis au presque noir, le plus souvent rubis sombre (on utilise souvent l’appellation « dark ruby »). Et je trouve ça joli.

Récemment, j’ai beaucoup travaillé sur un document présentant des schémas de reproduction (vous n’avez pas fini d’en entendre parler de celui-là !), et une de mes relectrices à l’œil de lynx m’a fait remarquer que j’y affirmais un peu radicalement que « le RED est en voie de disparition », et qu’il était nécessaire d’appuyer ça avec quelques preuves. Challenge accepté !

Évidemment, je ne suis pas l’œil de Moscou, je n’ai pas de visibilité sur l’ensemble du cheptel français de rats domestiques. Mais je me suis dit que je devais quand même pouvoir faire mieux que « il n’y a quasiment jamais de topazes à adopter sur forum rats » ou « même sur le bon coin, en cherchant rat topaze, crème, orange, abricot, roux, caramel albinos, et tout ce que les gens pourraient inventer pour parler d’un rat topaze, ben je trouve pas non plus ».

J’ai donc bricolé une petite méthodologie de coin de table, bourrée d’approximation et vraiment pas très rigoureuse, mais qui peut donner au moins une petite indication. Un ordre de grandeur tout au plus, calculé à la hache.

Je suis partie du principe qu’une personne faisant un bon travail d’élevage, et respectant mes critères pour un travail de raterie honnête, devait avoir ses rats sur le LORD. C’est une énorme approximation, mais je pense que le LORD centralise quand même une bonne partie des rateries bien informées et faisant réellement de la sélection, et que ceux qui n’y sont pas sont au mieux peu informés, au pire ont quelque chose à cacher. En tous cas, si moi je cherchais à adopter un rat topaze, ou à remettre sur pied un plan de reproduction pour travailler une lignée de RED, je chercherais des rateries qui inscrivent leurs rats au LORD. Mais je reconnais tout-à-fait que c’est une grosse approximation.

Avec l’aide d’une complice, le 6 juin 2014, j’ai récupéré toute la base du LORD (ce qui fait environ 31000 rats au total). J’ai d’abord enlevé tous les rats décédés, puis tous les rats que l’on pouvait présumer décédés vu leur date de naissance, même si leur décès n’a jamais été enregistré (la plus vieille rate enregistrée au LORD par exemple, ETR Coco Chanel, née en 1989, est toujours enregistrée comme vivante !). J’ai également supprimé les rats dont la date de naissance était postérieure au 6 juin 2014 (il y en avait ! faites gaffe les gens !). Comme ce sont les potentiels reproducteurs qui m’intéressent, j’ai éliminé tous les mâles de plus de deux ans, et toutes les femelles de plus d’un an (en prenant donc, comme vous pouvez le voir, des marges assez grossières pour les âges de reproduction). Vu que les mâles peuvent saillir après deux ans (mais ça n’arrive pas si souvent que ça) mais que les femelles ne devraient pas être reproduites aussi tard qu’un an (mais bon ça arrive, et je n’ai pas regardé si elles avaient déjà eu une portée), je me suis dit que ça compensait.

Puis, j’ai taillé dans la masse pour ne garder que les rats dont le phénotype enregistré impliquait qu’ils soient RED homozygotes rr. Donc les topazes, les beiges, les silver fawn, les beige base mink, les platines russes, etc. etc. Je n’ai pris que les homozygotes, en considérant que les porteurs seraient, grosso modo, leurs frères et sœurs et donc n’augmenteraient pas tellement le nombre de reproducteurs raisonnablement disponibles pour un projet de reproduction. C’est la deuxième très grosse approximation de mon calcul.

J’ai encore éliminé quelques anomalies (les « siamois beige » notamment, dont l’expérience prouve qu’ils sont, à 95%, siamois et non beiges).

Il m’est resté 265 rats, ce qui ne semble pas si mal. Puis, j’ai regardé d’un peu plus près ces 265 rats, pour voir si on pourrait imaginer faire un bon projet de reproduction avec eux. 47 d’entre eux sont enregistrés sous l’affixe INC, ce qui veut dire qu’ils n’ont pas de généalogie. 52 autres sont IND, je ne suis pas allée voir en détail qui avait une généalogie et qui n’en avait pas. Sur les 156 rats restant, j’ai regardé à combien de portées et d’affixes cela correspondait : 70 affixes différents, la plupart n’ayant eu dans toute leur carrière qu’une seule portée avec des petits exprimant le RED (dont on pourrait donc considérer qu’il ne s’agit pas d’un axe de travail pour elles). Quelques affixes sont représentés dans deux portées, un seul affixe est présent dans trois portées, et enfin, la championne du RED a eu dans cette période cinq portées avec des petits beige et topaze (je parie même que vous pourrez deviner de qui il s’agit).

Je n’ai pas vérifié s’il existait des liens de familles entre ces 70 portées, ni la profondeur des généalogies. En compensation de tout ça, j’ai décidé de considérer que les INC et les IND n’avaient pas de généalogie, et que toutes les portées sous un autre affixe en avaient, que toutes les portées sous le même affixe étaient de la même « famille », et que toutes les portées sous deux affixes différents ne l’étaient pas. Tout cela est très grossier mais comme certaines approximations sous-estiment le nombre de reproducteurs, et d’autres la surestiment, je me suis dit que pour un ordre de grandeur, ça tenait encore à peu près la route.

Donc nous voilà, sous toutes ces vastes hypothèses, avec 70 familles distinctes possédant une généalogie et dans lesquelles je peux trouver, demain, un reproducteur.

Est-ce beaucoup ou peu ? Et bien, on peut faire un calcul très simple. Supposons que je refuse d’utiliser la consanguinité. A chaque fois que je fais une portée entre deux rats de deux famille distinctes, j’obtiens une seule famille, qui ne pourra plus être reproduite avec les rats appartenant à l’une et l’autre des deux familles de départ. A chaque génération, je divise donc le nombre de familles disponibles par deux. Si je fais à la main les divisions par deux successives jusqu’à ne plus pouvoir, ou si j’utilise la fonction mathématique qui va bien, le « logarithme en base deux », j’obtiens le résultat suivant :

Si on refuse la reproduction de rats sans généalogie, qu’on refuse la consanguinité, et qu’on n’étend pas le nombre de familles en créant activement des porteurs tracés et reproduits ensuite, les rats RED inscrits au LORD seront tous de la même famille dans 6 générations.

Ce que je trouve, personnellement, assez glaçant. Alors on pourra dire que la couleur c’est pas grave, que la reproduction c’est d’abord pour la santé et la longévité, et que perdre un type n’est pas la fin du monde, et c’est vrai. Si le diable en personne me propose demain d’avoir des rats qui vivent tous 5 ans en pleine forme en échange de la disparition du RED, je signe. Malheureusement, la question ne se pose pas en ces termes, et tout mis ensemble, je pense que la diversité est une bonne chose et qu’il serait dommage qu’une couleur disparaisse. Le mock mink est actuellement dans une situation plus que critique (8 reproducteurs obtenus par la même méthodologie, dont un INC et 6 rats très apparentés). Le PED ne s’est pas bien porté pendant plusieurs années, et heureusement son exemple prouve qu’une politique volontariste menée par une poignée de passionnés peut tout-à-fait arranger la situation. C’est quoi, une politique volontariste ? Et bien c’est se secouer pour aller chercher des reproducteurs à l’étranger, accepter un peu de consanguinité, accepter d’assouplir ses exigences sur la profondeur de généalogie, anticiper en construisant des plans de reproduction raisonnée sur plusieurs générations.

D’ailleurs, j’ai quelque chose à proposer à ce sujet, mais on en reparlera une autre fois (oui, je vous avais dit qu’on avait pas fini d’en parler !).

Je pense qu’il y a un autre facteur qui joue contre nous en ce qui concerne le RED. La plupart des gènes d’aspect sont suffisamment disséminés dans la population pour avoir une chance qu’ils « ressortent » par surprise, même non activement sélectionnés. Or, ces dernières années, la « mode » s’est essentiellement concentrée sur une explosion de siamois aux yeux noirs, burmese, REDevil et BEDevil, qui sont des rats qui ne peuvent pas porter le RED (sauf rarissime exception de crossing-over, voir l’explication par exemple ici). Avec tous ces rats qui ne portent pas le RED, les chances de voir ressurgir le RED par surprise dans une portée sont diminuées d’autant…

Ah, j’ai gardé la meilleure nouvelle pour la fin bien sûr : une partie des rats que j’ai trouvés au cours de ma recherche sont à risque de mégacôlon…

Alors si vous aimez le RED, si vous n’avez pas envie qu’il parte en carafe et devienne un vieux souvenir qu’on racontera à nos enfants au rayon des cassettes à bande et des téléphones avec fil, vous savez ce qui vous reste à faire !

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